π ou l’équation de la courbe

Pont piéton à Covilhã de l’architecte João Luís Carrilho da Graça et AFA consult ingénieurs

Anne Wermeille Mendonça

Cette cité de 34’000 habitants est située au centre géographique du Portugal, dans la région de Beira Alta. Construite à flan-de-coteau du massif montagneux de la “Serra da Estrela“, qui, culminant à presque 2000m, est la zone la plus élevée du Portugal continental, elle surplombe la plaine fertile appelée “Cova da Beira“. Le centre de la ville de Covilhã est délimitée de chaque côté par deux cours d’eau, “Degoldra“ et “Carpinteira“, qui donnent origine aux deux vallées homonymes. C’est dans cette dernière vallée que s’insère le pont pour piétons et cyclistes de l’architecte João Luís Carrilho da Graça. Par sa situation géographique, Covilhã est liée, dès le moyen-âge, à l’industrie de la laine. La matière première est fournie par les nombreux troupeaux de moutons.  A la fin du XVIIème siècle est construite dans le val de Carpinteira une première fabrique-école, qui marquera l’essor de l’industrie des lainages. On en aperçoit les ruines en contrebas du nouveau pont. Elle devrait être l’objet d’une prochaine reconversion en centre culturel.

Les fabriques utilisent la force motrice des cours d’eau de montagne. L’eau est utilisée directement pour le nettoyage et la teinture de la laine  Des supports pour le séchage, faits de murs de soutien en granit et de structures légères de fer et bois et appelés “Râmolas de Sol“, sont aménagés sur les berges ensoleillées. 

Les cours d’eau ont ainsi concentré sur leurs berges, au long de trois siècles, les industries de transformation de la laine. 

Avec la réorientation de l’industrie et du développement, les locaux de production se sont déplacés dans la zone industrielle. Symbole de cette transition, la jeune université da Beira Interior a justement pris ses quartiers dans l’ancienne Fabrique Royale de Tissus, fondée au milieu du XVIIIème siècle par le Marquis de Pombal, et qui a produit pendant un siècle les étoffes destinées aux armées.

Topographie montagneuse

Le projet de cette traversée piétonne s’inscrit dans le cadre du programme Polis élaboré pour la ville de Covilhã par l’architecte Nuno Teotónio Pereira. Le programme Polis a pour but, en partenariat entre l’Etat et les municipalités, d’améliorer la qualité de vie des villes par l’élaboration notamment de plans d’interventions urbanistiques. 

L’un des objectifs du plan élaboré vise à “aplanir“ la ville à la topographie inclinée, afin de faciliter les déplacements à pied : prolonger les parcours de niveau et réduire par des moyens mécaniques les différences de cotes. Le plan prévoit ainsi de rétablir “la liaison de parties de la ville proches visuellement, mais qui oblige à vaincre de grandes distances pour traverser les vallées“ 1) . Ce qui se concrétise, entre autres interventions, par trois liaisons piétonnes par-dessus les rivières. Elles donneront “origine à de nouveaux usages et à une nouvelle topographie de l’imaginaire de la ville“ 2). C’est dans ce cadre que l’architecte João Luis Carrilho da Graça a été invité à faire le projet de ces traversées. Seul un des ponts a été réalisé.  Un objectif important du plan est également la réhabilitation des deux vallées, de leur patrimoine naturel et industriel, et leur intégration dans la ville.

Un pont sensuel 

A l’approche de la ville par l’Est on aperçoit de loin la ligne blanche qui marque l’horizontale dans la verte vallée qui descend de la “Serra da Estrela“. Puis la forme se précise. On distingue nettement un portique  formé par le tablier et deux piliers centraux, blancs comme la neige du sommet de la montagne. L’architecte le compare à la lettre grecque “π“. Pourtant, à mesure que l’on s’approche du pont, la première image laisse place à un objet plus complexe. La poutre horizontale que l’on associait à une structure en béton est trompeuse. Elle n’est pas massive, mais creuse pour accueillir les passants.  De même, la droite qui semblait parfaite en élévation devient en plan une ligne aux inflexions sensuelles. Cette courbe et contre-courbe viennent altérer complètement l’essence de la traversée. Ce n’est plus un simple tracé en ligne droite, défini par la logique euclidienne comme la plus courte distance entre deux points. 

On ne perçoit en fait jamais la totalité de la traversée. Chaque virage dirige le regard vers des points de vue différents, aiguisant la perception et amenant à une prise de conscience de la spécificité du lieu.

Le pont, d’une extension de 220 mètres, enjambe la rivière “Carpinteira“ qui dévale fougueusement la pente. Le tronçon central du pont est positionné exactement à l’angle droit du val. Les deux courbes permettent de joindre cette partie médiane aux points d’ancrage : d’un côté la route qui mène au centre historique, de l’autre côté la plateforme de la piscine municipale et au-delà le quartier populaire “Bairro dos Penedos Altos“, construit dans les années ’40 et caractéristique de l’époque salazariste.

La solution structurelle proposée ici est mixte, utilisant fer, béton et bois. Deux poutres métalliques longitudinales de 1,75 mètre de hauteur sont liées entre elles par la structure horizontale du tablier, formée par des profils métalliques en croix. L’ensemble forme une poutre à la section en “U“ qui s’appuie sur quatre points. Deux piliers de la largeur du tablier, formés de plaques de fer jouant le rôle de coffrages perdus, remplis de béton armé, vont prendre appui au fond du val, à plus de 40 mètres. Et deux autres piliers entièrement faites en béton armé, grises, massives, viennent compléter le système. Dissociés formellement du reste, elles seront prises d’assaut par les lierres qui commencent déjà à grimper à leur base, s’agrippant à la rampe hélicoïdale formée par des pièces de granit saillantes. Elles vont de fondre dans la végétation du val, renforçant la seule lecture du portique.

Mémoires de ponts

Le tablier, d’une généreuse largeur de 4,40 mètres, est fait de planche de bois d’azobé, un bois africain très dense, qui possède d’excellentes qualités mécaniques et de durabilité. Le plancher est en effet le seul rempart entre les passants et le vide. Les planches sont séparées les unes des autres par des interstices, permettant un drainage naturel et laissant entrevoir le fonds de la vallée. Cette solution nous ramène en mémoire les ponts de chemin de fer, avec leurs traverses de bois. La mise en place d’une structure métallique reprend aussi le langage des ponts ferroviaires du XIXème siècle. Mais cette ossature est cachée par des plaques métalliques peintes. Ainsi, visuellement, le pont fait écho au langage des systèmes constructifs actuels, où l’usage du béton est presqu’exclusif.

Les solutions techniques mises en œuvre dans cet ouvrage reprennent donc des situations connues, pourtant le résultat est résolument contemporain, ce qui révèle un travail de réflexion sémantique où les auteurs établissent avec le passé non pas une rupture mais une continuité raisonnée. “Le plus est intéressant, c’est de ne pas chercher à s’attacher à un certain genre de vocabulaire 3)“ affirme João Luis Carrilho da Graça, en conversation avec José Mateus.

L’architecte s’est déjà prêté à l’exercice de la traversée piétonne et cycliste avec le pont qui relie campus de l’Université d’Aveiro à la cantine universitaire. Dans ce projet de 2001, fait en collaboration avec le même bureau d’ingénieurs, la structure se caractérise par une poutre tridimensionnelle métallique à l’intérieur de laquelle on circule, procurant une sensation de protection tout en permettant une vision totale du paysage.

Dans ce cas, les parapets, d’une hauteur de 1,15 mètre et d’une largeur de 45 centimètres, proportionnent la même sensation de protection physique. La partie supérieure du garde-corps est faite de larges plaques métalliques peintes, assumant le prolongement du revêtement extérieur. Le lambris de bois crée, en syntonie avec le tablier, un espace “intérieur“ continu et intimiste. La confortable largeur du passage, alliée à l’absence de véhicules moteurs, renforce la sensation d’un espace unique. Les passants s’arrêtent volontiers sur le pont, qui devient lieu de rencontre, d’observation, d’échange. 

L’illumination est intégrée dans l’épaisseur du parapet, diffusant une lumière uniforme au ras du plancher, prolongeant la cohérence spatiale. Vu d’en haut, le pont traverse la nuit comme un éclair de lumière. 

Révéler l’espace

Il est fondamentale de parler des couleurs, qui sont ici utilisées comme un élément constituant du projet. Les parties verticales formant le portique sont peintes en blanc. C’est la partie visible ou lisible du projet.  Les larges faces des lames centrales sont peintes en noir, assumant une continuité de ton avec le bois sombre du tablier. Les piliers sont fragmentés. Renforcé par le jeu du clair-obscur, le résultat est étonnant. Il confère à l’objet la plastique des sculptures. Cette démarche se rapproche alors du travail de la perception présent dans les sculptures de Donald Judd, où l’œuvre doit révéler l’espace.

Ex-libris

L’architecture de João Luís Carrilho da Graça est comme lui-même, calme, discrète, efficace. Elle s’inscrit parfaitement dans l’esprit de l’architecture portugaise, où l’on retrouve toujours “un certain soin et une délicatesse dans la manière d’intervenir. 4)“  Ce projet se mesure aussi bien à l’échelle du territoire qu’à l’échelle humaine. Il répond au défi avec une précision presque chirurgicale, rendue possible que par une lecture sensible et ajustée du lieu. Contrairement à une certaine tendance médiatique de la pratique, “l’architecture n’a pas besoin d’inventer ; elle doit seulement, avec ce qu’elle a, faire bien.“ 5)

Cette intervention remet ainsi en équation la montagne et la plaine, le paysage naturel et construit, le centre et la périphérie, le présent et l’histoire. Effectivement “le pont a une résonnance fantastique dans le val de “Carpinteira“ 6). Par son adéquation à tous les présupposés, cet objet concentre en lui un potentiel qui lui permet d’atteindre ce statut particulier. Le pont a rapproché les parties de la ville. La ville s’est approprié le pont.

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