Hommage à Jean-Marc Lamunière

1925–2015

Bruno Marchand

A tout juste 90 ans, Jean-Marc Lamunière vient de nous quitter. Il nous lègue une œuvre bâtie et écrite considérable, accomplie durant une longue carrière d’architecte et d’enseignant pendant laquelle il a sans cesse milité en faveur d’une relation étroite entre la pratique et la théorie, satisfaisant ainsi, selon ses propres termes, « ses désirs d’intellectuel et ses goûts artisanaux du dessin et de l’écriture ».

Né à Rome en 1925, il restera toute sa vie imprégné de culture italienne, ce qui l’amènera à étudier l’architecture à Florence. Durant ses années d’étude, il fait un stage à Mulhouse où il travaille, aux côtés de Daniel Girardet et Dolf Schnebli, sous la direction du bureau d'Auguste Perret, à la reconstruction du carrefour de Bâle : c’est pour lui l’apprentissage du métier et du chantier.

En 1953, il ouvre son bureau à Genève avec Pierre Bussat, un bureau qu’il partagera par la suite avec bon nombre d’associés, parmi lesquels l’auteur de ces lignes, mais aussi Rino Brodbeck et Jacques Roulet et, bien sûr, Georges Van Bogaert, le « compagnon de route » de toujours. Dans cette pratique collective, l’architecture est envisagée à partir de « l’acte de construire » auquel Jean-Marc Lamunière confère le statut de principe fondateur, embrassant constamment une pensée rationnelle empreinte d’un certain classicisme.

C’est dans cette optique qu’il faut comprendre son intérêt, d’une part pour la préfabrication et la coordination modulaire et, d’autre part, pour la production américaine du second après-guerre, notamment l’œuvre miesienne, visitée en 1957. De la « leçon de Mies », il fera une synthèse personnelle dont témoignent des réalisations marquantes comme la villa Aumas (1965–1968) à Jussy, les ateliers industriels et dépôts Mayer & Soutter et Imprimeries Réunies (1963-1964) à Renens, ou encore la Tour « 24 Heures » (1957–1964) à Lausanne et les Tours de Lancy (1960–1964).

En 1967, il devient président de la FAS genevoise et, dans ce cadre, participe activement au sauvetage de l’immeuble Clarté de Le Corbusier. La même année, sur la proposition de Max Bill, il est nommé professeur invité à Philadelphie, où il rencontre Louis Kahn, Robert Venturi et Denise Scott-Brown. L’enseignement se poursuivra à l’EPFZ, à l’EAUG et finalement à l’EPFL, où il est nommé professeur ordinaire en 1973.

Ses œuvres de maturité, exposées à la Biennale de Venise en 1980, témoignent de son intérêt pour la linguistique et le structuralisme, d’un retour vers l’histoire – décelable dans la villa Dussel (1969–1972) et dans la maison-atelier à Todi (1975–1977) – et vers les émotions retrouvées de sa jeunesse : le classicisme structurel perretien de l'immeuble résidentiel au quai Gustave-Ador 64 (1979–1985) et les tracés baroques de la serre méditerranéenne au Jardin botanique de Genève (1984–1988).

A 90 ans, il nous surprenait toujours par sa vivacité et sa lucidité critique, à propos de l’architecture (notamment contemporaine), mais aussi de la littérature (les écrits de Scott Fitzgerald et Faulkner qu’il affectionnait avant tout) et de l’art, sa propre sensibilité l’orientant vers Rothko, Calder ou encore Piero Dorazio. Dans son esprit, la pratique du dessin et de l’écriture (qu’il exerçait toujours avec assiduité) était le reflet du plaisir de l’échange avec l’autre, parfois autour d’un verre, moments privilégiés où il laissait libre cours à une curiosité et une ouverture envers le monde et « l’esprit du temps » – qualités essentielles qui, selon moi, font les grands architectes.

 

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