Une société de maisons

Francesco Della Casa

Impression liminaire : le chantier n’est pas tout à fait terminé, et pourtant on perçoit immédiatement que quelque chose, ici, fonctionne déjà comme un quartier. Cela tient probablement à une ambiance, à une manière particulière d’organiser les programmes, les parcours, les vues, la lumière, l’ombre, le silence … bref, les qualités même qui font ordinairement défaut dans les projets d’urbanisme de cette taille.

Quels sont les motifs qui génèrent cette impression ? Sans doute, la proximité des bâtiments, la distinction claire entre venelles et placettes, la règle de composition impérative socle/corps/couronnement, la diversité des grammaires architecturales, ou le traitement du sol, avec une continuité du nivellement de pied de façade à pied de façade.

Autre élément surprenant pour le visiteur, c’est qu’on n’a pas rechigné à introduire ici des éléments d’ornement ou des effets de composition dans l’architecture des façades, qui paraissent s’interpeller d’un bâtiment à l’autre. Il en résulte un petit air de « déjà-vu », par l’effet d’un collage de références disparates, où l’on peut reconnaître, ici, une certaine admiration pour des modèles milanais, là la nostalgie des Siedlungen zurichoises de l’immédiat après-guerre, là encore, quelque chose « d’un peu français », comme on le disait au XIXe siècle. Effets de style, donc, dans le sens que lui donnait Jacques Lacan : « le style, c’est l’homme auquel on s’adresse ». L’architecture parle, dans ce quartier, on pourrait même dire qu’elle parle dans tous les sens, et c’est bien ce qui attire immédiatement l’attention.

Pourtant, la lecture préalable du plan général d’urbanisme pourrait laisser songer. La composition par blocs de grande dimension, le décalage systématique des alignements, semblent à première vue un peu chaotiques. En y regardant d’un peu plus près, on s’aperçoit que ce chaos apparent est d’une grande subtilité. Il ouvre des interstices, des échappées, permet des décalages. L’assiette des bâtiments est comme dilatée, ce qui offre des marges spatiales (12% de volumes libres) dans l’organisation des typologies.

Demeure cette question fondamentale : qu’est-ce que c’est que ce « disparate », qui semble ici avoir été tellement désiré, comme s’il s’agissait, par l’architecture et l’urbanisme, de manifester un impératif contemporain de la « diversité » ? Disparité, littéralement, c’est l’impossibilité de faire la paire. C’est, à partir d’un système organique commun (l’ADN, par analogie), n’obtenir que du dissemblable. C’est précisément en cela que la Hunziker Areal est particulièrement intéressante. Il y a des cousinages entre certains bâtiments, mais également des individualités affirmées, capables néanmoins d’entrer en dialogue. Du fait de leur proximité, les bâtiments sont tenus de coopérer. Mais cet assemblage recèle une part de hasard, ou de relâchement dans le contrôle. Le résultat, c’est l’impression de la vie, ou bien, peut-être, la vie même. Une remise en question vertigineuse des canons de l’urbanisme, en somme …

Processus

Le processus retenu a évidemment été essentiel pour obtenir un tel résultat. Mais il semble avoir échappé, lui aussi, au contrôle. Il commence par une mise en concurrence, remportée par l’Arge Futurafrosch & Duplex architekten, qui définissent le plan d’urbanisme et les six règles générales,(1) puis s’enrichit par une répartition de plusieurs lots entre les quatre bureaux d’architectes classés. Cette répartition est néanmoins soumise à quelques règles : Les socles doivent être exprimés, les ouvertures au rez doivent en règle générale aller jusqu’au sol, le sol de l’espace public est nivellé de pied de façade à pied de façade. La programmation voulue par le maître de l’ouvrage est à la fois volontariste et génératrice d’une dynamique qualitative, en attribuant une fonction collective à presque chacun des immeubles: sauna, jardin d’hiver collectif, crèche, équipement médico-social, en plus des commerces et des bistrots.

Néanmoins, le choix de la coopérative de confier la maîtrise d’œuvre à une entreprise générale apparaît pour le moins paradoxale, au regard des buts sociaux poursuivis par celle-ci. Il en est résulté des compressions budgétaires regrettables, le recours à certaines solutions standardisées qui péjorent la finesse des détails, notamment pour la serrurerie ou les choix de matérialisation. Mais les premisses étaient suffisamment solides pour que cette opération puisse tout de même devenir, comme accidentellement, un cas d’étude de la disparité. L’engagement et la complicité des équipes d’architectes y est sans doute pour beaucoup, leur inventivité s’est déployée dans la parcimonie.

Figures de la disparité

Le règlement d’urbanisme offrant la possibilité de « creuser » les volumes des blocs, il a entraîné une certaine liberté d’interprétation de la part de chacun des bureaux mandataires. Ceux-ci ont néanmoins travaillé sous la forme de workshops initiaux, de manière à pouvoir régler les situations de vis-à-vis par le travail collectif en maquette. Ainsi, aux parties creusées de l’un correspondent des parties pleines de l’autre. Au vu du dispositif urbain, ces « inter-réactions » se multiplient, comme autant de dialogues simultanés, métaphore, peut-être, des discussions animées que l’on peut observer lors d’une assemblée de coopérative.

Pour tenter de cerner comment ce « disparate » a pu avoir été induit par ce processus, on a choisi de s’intéresser plus particulièrement à la production de deux agences, Miroslav Šik et pool architekten. Elles se distinguent très clairement l’une de l’autre, tant par la stratégie, les choix typologiques que par l’architecture et sa matérialisation. Non que les productions des autres agences soient dénuées d’intérêt : l’une, Müller & Sigrist, adopte une position d’intermédiaire, l’autre, l’Arge Futurafrosch & Duplex, a suivi un thème fractal en répétant, dans le plan d’étage type (Haus A), une même organisation spatiale que celle du plan masse dont elle est l’auteure.

Pour les typologies des trois immeubles dont il avait la charge, Miroslav Šik a développé des variations sur un même thème, à savoir une conception de l’espace de distribution central traité soit comme une ruelle (Haus B, C), soit comme une place intérieure (Haus K), qui répondent aux rues et aux places extérieures. Ces espaces internes de distribution verticale, munis de plusieurs puits d’éclairage naturel zénithal, recherchent systématiquement une relation dans la diagonale du plan avec les espaces intérieurs des appartements. Il en résulte une « mise en crise » de la privacité, à laquelle les habitants réagissent, notamment dans le bâtiment B, en occultant assez systématiquement les baies donnant sur cet espace commun de distribution. Les espaces de services sont disposés en anneau autour du noyau central, les balcons, loggias et terrasses sont placés sur les angles du bâtiment ou sur les décrochements de façade.

Pour les trois immeubles dont il avait la charge, Pool architekten a choisi une stratégie opposée, consistant à tester le règlement d’urbanisme à la limite. Ainsi, l’immeuble G est-il conçu comme un volume correspondant au gabarit, dans lequel les espaces vides, doubles hauteurs formant balcon/salon, sont creusés à l’intérieur du volume. Au centre de l’immeuble, on trouve à chaque étage des locaux à vélos desservis par un monte-charge. De même, les caves sont situées à l’intérieur de chaque appartement. Pour la matérialisation, Pool a choisi de différencier nettement chacun de ses trois immeubles. L’immeuble G, monocoque en béton isolant apparent, affirme sa présence centrale dans la composition urbaine par sa matérialité brute, aux angles non découpés, le socle et le couronnement étant exprimés par un très léger biais. Lui faisant face, le bâtiment J est en bois structurel et métal. Le troisième, l’immeuble L, est en construction traditionnelle, avec crépi apparent et éléments rapportés en béton préfabriqué.

On notera, enfin, le recours à un langage de l’ornement, qui lui aussi permet d’accentuer les disparités. Encadrements de fenêtres et corniches verticales saillants, trumeaux avec crépi minéral de différentes structures chez Miroslav Sik, colonnes végétales chez Müller & Sigrist, balconnets à la française chez Futurafrosch & Duplex, animation des stores chez poolarchitekten.

A la Hunzikerareal, la disparité s’appuye sur une trame décalée qui reconnaît quelques règles communes, admet que le contrôle puisse échapper, stipule que les accords architecturaux se négocient de gré à gré et tolère une attitude décomplexée vis-à-vis de l’ornement. Un projet de société de maisons.

Francesco Della Casa est architecte cantonal de Genève

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