« Rénovation urbaine comme rénovation sociale »

Entretien avec Raymonde Laluque, Directrice de l’Office public d'habitations à loyer modéré (OPHLM) d’Ivry-sur-Seine de 1965–1994

Vanessa Grossman

Pourriez-vous parler de la façon dont votre collaboration avec Renée Gailhoustet s’est déroulée, dès ses débuts en tant que jeune collaboratrice de Roland Dubrulle pour la rénovation urbaine, jusqu’à sa promotion comme architecte d’opération ?

J’ai rencontré Renée Gailhoustet pour la première fois lorsque j’étais élue et elle l’architecte d’opération de la tour Raspail (1966-1968). Il faut comprendre qu'à cette époque le diagnostic de la ville porte essentiellement sur la question du logement, les questions architecturales sont secondaires. Les choix relatifs à l'architecture s'affirment par la suite, au fur et à mesure de l'avancée du projet. C’est à cette occasion où Roland Dubrulle, l’architecte en chef de la rénovation urbaine nommé par le ministère et avec qui elle collabore, présente ce projet qui est le premier bâtiment du plan masse à être érigé. À la réception des premiers étages de Raspail, il y a un clivage immédiat entre ceux qui expriment un engouement pour les propositions architecturales du projet de Gailhoustet – notamment l’organisation des espaces et béton brut – et ceux qui les rejettent. Je l’ai mieux connue après, dans les échanges de travail. Il faut comprendre qu’au démarrage, nous ne savions même pas ce qu’était un semi-duplex mais nous le comprenions parce que Gailhoustet nous montrait la géométrie des logements avec une maquette et des plans. Écouter et découvrir une démarche si différente était à soi-seul une partie de ce processus.

Comme directrice de OPHLM d’Ivry-sur-Seine vous aviez une grande responsabilité sociopolitique, financière et culturelle. Pourquoi aviez-vous choisi ce travail dans le domaine de l’habitat dans le contexte d’une municipalité communiste ?

Issue d’un milieu ouvrier, je n’ai pas fait d’études universitaires. Deux choses sont importantes pour comprendre mon parcours : d'abord la mort de mon père alors que j'étais toute jeune enfant, des suites des blessures reçues durant la Première Guerre mondiale, ensuite le fait d'avoir vu ma mère subvenir seule aux besoins de sa famille en travaillant dur à l'usine. Pendant la Seconde Guerre mondiale mes frères se sont engagés dans la Résistance tandis que ma mère, femme simple, s’est elle-aussi fort opposée à l’Occupation allemande. C’est au sein de cette famille que je grandis et, à l’adolescence, je m’identifie à tout ce qui se passe dans la ville d’Ivry. Ce terreau a pour ainsi dire forgé ma première conscience sociale. Je me présente sur le marché du travail à seize ans avec un petit diplôme de secrétariat-comptabilité en poche, et suis très rapidement recrutée. D’abord je suis militante des organismes de jeunesse à gauche, issus du Parti communiste français (PCF), auquel j’adhère à l’âge de 18 ans. Dans l’activité militante, je suis une pure autodidacte : on s’y forme forcément à la situation sociale. En 1951, je suis recrutée à l’OPHLM d’Ivry, au sein duquel je travaille pour le service comptabilité. J’évolue tous les ans pour vite me consacrer à son activité essentielle : l’OPHLM d’Ivry est l’outil principal de la ville, son bras droit en matière de logement social. En 1959, après les concours, je deviens collaboratrice de Venise Gosnat (1887–1970) et je le reste jusqu’en 1965, année où je lui succède à la direction de l’Office. Jusqu’à là, je participe notamment pendant plusieurs années à la mise en place de la rénovation urbaine du centre-ville, un projet issu d’un choix politique. Ivry a de tout temps placé la politique du logement au centre de ses priorités. Si on remonte en 1925, au moment où la ville va devenir à direction communiste - ce qu’elle reste jusqu’à nos jours - le logement est le moteur des recherches et des programmes pour satisfaire tous les domaines nécessaires à la vie sociale démocratique d’une population à majorité ouvrière. De 1965 à 1971, je suis également adjointe au maire chargée du logement et à l’urbanisme, mandat auquel je refuse de me représenter en 1971 pour me consacrer exclusivement à l’OPHLM, ce que j’ai fait jusqu’à ma retraite en 1994.

Culture urbaine et pouvoir local

Les projets de Gailhoustet et Renaudie à Ivry, de par leur dimension urbaine, représentent ainsi une rupture avec les doctrines architecturales et urbaines de l’après-guerre. Quelles furent, à votre avis, les principales caractéristiques de cette architecture ?

Il y’a toujours eu de la part des responsables politiques une véritable volonté de faire des beaux logements avec des surfaces suffisantes à Ivry. Néanmoins, avec la démarche de Gailhoustet, on commence à apprendre à regarder un plan autrement qu’un plan habituel de logement qu’on a avec des cellules traditionnelles. Avec Raspail et Lénine (1966-1970), les tours de logement qu’elle conçoit, on concrétise la diversité d’usages et l’intégration des fonctions en y entremêlant des activités de bureau et des ateliers d’artistes. Mais dès 1969, quand Dubrulle s’en va et Renaudie intervient, il y’a forcément une redéfinition du plan masse qui saute aux yeux. Avec l’immeuble Danielle Casanova (1970-1972), le premier projet de Renaudie du nouveau plan masse à être réalisé, on a tout de suite compris que ces architectes ne prenaient pas seulement en compte le fait d’habiter mais aussi le fait que les futurs habitants n’ont pas un fonctionnement figé. Chaque personne, chaque famille va pouvoir évoluer librement, s’approprier des espaces et en faire ce qui dans leurs pratiques culturelles ou familiales fera du sens. D’autre part, la terrasse n’est pas une dalle bétonnée mais une véritable entité verte. On est déjà dans l’écologie. Aujourd’hui ça apparait classique, mais à l’époque ça ne l’est pas du tout .

L’OPHLM d’Ivry était non seulement en charge de la construction mais aussi de l’administration et de l’entretien des logements tout en poursuivant une politique urbaine de longue durée. Cette dernière comprenait une coopération étroite avec la municipalité et l’aménageur tout en plaçant la « gestion » dans la sphère du quotidien de la ville. Ce qui se passait spécifiquement à Ivry ?

Quand le plan masse de Dubrulle est revu, Renaudie travaille avec Gailhoustet sur sa modification et propose de remplacer les barres, les tours et la dalle piétonne par des bâtiments en pyramide, aux formes nouvelles, où le public peut se promener dans plusieurs dimensions : horizontales, verticales, transversales. Les cheminements, jusqu'aux dédales, deviennent prépondérants. L'originalité, la nouveauté, sont globales. Et cela a été présenté et bien compris par la municipalité : On était alors devant un véritable choix d’urbanisme. Une certaine idée de quartier, un certain concept de ville. Ces propositions étaient caractérisées par la souplesse de la circulation et l’articulation entre espace public et espace privé, des attributs qui sont toujours d’actualité. Ça a été une politique étendue à d’autres quartiers d’Ivry, à d’autres cités de l’OPHLM. En revanche, cela a imposé la nécessité de créer des espaces publics en opposition à la privatisation. Juridiquement, nous n’avons pas pu céder à la ville des espaces collectifs qui ne sont pas au niveau du sol pour qu’elle les mette dans la voirie communale. Cela fut assez compliqué à gérer, et ça l’est toujours. Nous avons dû avoir recours à des divisions en copropriétés, en suivant des divisions en volume. Par contre, pour les espaces au sol, les circulations sont publiques sans avoir été encore aujourd’hui solutionnées juridiquement par la ville. On sait, quand on se promène, quand on traverse la cité pour aller à la gare, au parc, et qu’il y’a des petits jardins au sol, qu’on est vraiment bien dans un espace public alors que leur statut n’est pas encore solutionné dans les actes juridiques fonciers de la ville.

Architecture et économie politique

Certains documents et témoignages de l’époque révèlent que l’OPHLM d’Ivry était contraint à faire des économies sur les matériaux et finitions mais jamais sur l’espace du logement. Pourriez-vous nous donner plus de détails de cette lutte pour l’architecture ?

La ville a désigné l’OPHLM comme organisme rénovateur parce qu’elle avait toute confiance. Étant à l'époque adjointe au Maire chargée de l'urbanisme et du logement, j'ai pu appuyer à la création d'une Société d'économie Mixte (SEM) dont le champ de compétences permettait de répondre aux limites juridiques d'un OPHLM, en matière de financements, de déploiement d'activités commerciales, et offrait le parfait complément pour pouvoir mener à bien les ambitions de la Rénovation. Cela nous a permis de travailler comme il fallait. Le directeur de la SEM, Marc Mann, et moi-même, nous travaillions alors de concert et dans le même esprit. Évidemment, chaque projet imposait son cortège d’accords et d'adaptations pour répondre aux contraintes du moment. Mais quand une entreprise se retrouvait face à des plans non conventionnels, non traditionnels, chaque surcout envisagé devait alors faire l'objet d'un arbitrage. Reste que peu à peu nous avons su créer des collaborations privilégiées, trouver des acteurs, des partenaires qui ont su se familiariser avec ces nouvelles approches architecturales. Ils savaient bien qu'il y’aura une mise en œuvre difficile. Ils prenaient des marges pour se couvrir, nous œuvrions à les négocier. Reste qu'ils avaient aussi besoin de travailler. Les années 1970 sont une période où de grosses entreprises étaient encore économiquement fragiles et il leurs fallait remplir les carnets de commandes. D'un autre côté, face à cette situation, en tant que maître d'ouvrage, il a souvent fallu faire des choix. Choisir par exemple, entre réaliser l’économie de dix mètres carrés de surface au sol ou supprimer des prestations alléchantes (carrelage, beau papier), ou bien envisager d'attendre et se dire qu'on verrait plus tard pour améliorer les niveaux de prestations des logements. L'idée que les gens pouvaient remédier eux-mêmes ces niveaux de prestations ne nous inquiétait pas. Tout cela était moins important à nos yeux que dix ou quinze mètres carrés supplémentaires dans un logement. C'était des choix d’avenir.

En même temps, l’OPHLM d’Ivry a pris le soin, à l’époque, de tenir à informer en permanence la population des projets et réalisations en cours. Pourriez-vous en parler davantage ? 

Je vais me faire l’interprète de la ville pour répondre à cette question. Il ne faut jamais dissocier la puissance du Parti communiste et son adhésion forte à Ivry. Pour ceux qui connaissent l’organisation de ce parti politique, pendant des décennies la propagande voulait dire quelque chose. Dans le premier texte que j’écris pour le maire Georges Marrane (maire d’Ivry de 1925 jusqu’en 1965), on dit : « on fera la rénovation pour la ville, pour les habitants, pas contre eux. » Il s'agit d'un engagement à faire participer tous ceux qui le peuvent. Il y a donc nécessité à bien les informer pour qu’ils puissent venir et donner leurs avis. Avant même de démolir une partie des vieux bâtiments sur la rue principale du centre, on a gardé une ancienne boutique pour en faire une permanence, un lieu d’exposition, qu'on a alimenté régulièrement avec des plans, maquettes et présentations en tous genres. On y organisa les premiers débats, annoncés par des affiches. Il fallait emporter l'adhésion de la population autour du projet, il fallait en faire comprendre les motivations sociales et la dimension de « progrès ».

Liens sociaux et diversité : L’avenir du centre-ville d’Ivry et des banlieues

À Ivry, maîtrise d’œuvre et maitrise d’ouvrage ont soutenu ensemble, lors du développement de la rénovation urbaine, que « les habitants ont besoin de diversité, de pouvoir s’identifier à leur logement, de le personnaliser ».  Comment cette procédure très actuelle a-t-elle vu le jour?

Au-delà de l’architecture, c’était surtout la politique d’attribution des logements qui a été très importante pour faire vivre ces nouveaux appartements. On a travaillé sur les attributions de logements en fonction des listes qui nous avaient été communiquées. Nous avions mis en place un service spécifique à l’Office qui avait la charge d'organiser des visites, d'assurer des présentations, notamment pour les attributions dans ces nouveaux logements qui nécessitaient une compréhension particulière pour certains locataires. Nous avons même reçu la visite d'un sociologue du Ministère, venu diagnostiquer la démarche, parce qu’on voulait faire choisir le logement par les familles. Je vous rappelle qu'il s'agissait de logements sociaux. Si la présence de la terrasse, l’organisation du logement ne pouvait pas convenir, on leur proposait autre chose : Pourquoi proposer un logement avec une terrasse à des gens qui ne voulaient pas s’occuper de terrasse, de terre ? Dans le cadre du respect de ce que définissaient Gailhoustet et Renaudie pour les familles à reloger, ils avaient le choix. Leur tour arrivé, nous avions une personne qui était préposée à faire visiter les logements à une, deux voire trois familles. La démarche n'avait rien de démagogique. Elle était pragmatique. La réussite sociale de la Rénovation passait par ces préoccupations, de même que notre mission sociale, DieDdire, lorsqu’on est dans l’attente longue d’un logement et qu’il arrive, que c'est à prendre ou à laisser.

L’esprit expérimental de la rénovation urbaine d’Ivry, allié à une remise en cause à la fois du règne du rationalisme et de la primauté du financier sur l’humain, semblent difficile à atteindre aujourd’hui. Est-ce la conséquence du changement des relations entre maîtrise d’euvre et maîtrise d’ouvrage au niveau de la politique actuelle du logement social en France ?

Pour répondre à votre question, on dit : « on ne pourrait pas refaire aujourd’hui ce qui a été fait hier ». Aujourd’hui, les villes ne veulent plus, ou ne peuvent plus, courir de risques financiers, et ne voulant pas courir de risques financiers, on délègue. Ça ne veut pas dire qu’on ne négocie pas ou qu’on n’essaye pas de faire passer des règles dans un cahier des charges. Mais on n’est plus décideur, ni acteur. À Ivry, lors du développement de la rénovation urbaine du centre-ville, le maître d’œuvre était un collaborateur, on tirait dans le même sens. On faisait des choix en fonction des propositions des uns et des autres, tout en laissant la place essentielle à l’architecte, qui lui était le créateur du projet. D’autres collègues à la direction d’autres Offices n’auraient pas fait la même chose, ils me prenaient pour une folle ou pour une aventurière. Certes, cela n’a pas été toujours facile : il y’a eu quand même pleins de péripéties et de complications. Mais n'oublions pas qu’on a relogé les habitants ! On a fait des opérations tiroirs. On a diminué le programme parce qu’on ne pouvait pas assurer la totalité des logements en locatif social. Quelques projets d’accessions sociales à la propriété y ont été intégrés tandis que la portée et le périmètre de l’opération ont bougé plusieurs fois. Cette coopération, qui a entamé des révisions successives, est certainement issue de la compréhension mutuelle de la part de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage que la rénovation urbaine du centre-ville d’Ivry-sur-Seine était avant tout une rénovation sociale : Nous la voulions comme telle, nous l'avons affirmée comme telle.

Questions élaborées par Vanessa Grossman et Anne Kockelkorn
Interview et rédaction : Vanessa Grossman
Transcription de l’interview : Charline Lefrançois

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