Ile de Nantes, point de fuite de l’urbanité

Le changement d’un quartier

Bertrand Escolin

La 6è agglomération française -580 000 habitants- sur l’estuaire de la Loire, entre Bretagne et Vendée, vient de vivre la décennie la plus bouleversante pour son urbanisme depuis la guerre. Tout le cœur de la métropole a basculé vers ce vaste territoire central qui est l’île de Nantes, où l’urbaniste Alexandre Chemetoff a fait émerger des nouveaux lieux de polarité qui n’ont pas nié le passé industriel de l’île, mais au contraire l’ont réutilisé, sublimé, fait redécouvrir.

Quand Verrocchio déposa les pinceaux dans son atelier, dit la légende, c’est d’avoir vu Léonard, son apprenti, le surpasser dans un portrait d’ange de son Baptême du Christ. Une ville aussi peut être frappée de stupeur. Ainsi Nantes, ville d’estuaire de la Loire, tout à l’ouest de la France, a-t-elle connu ces dernières années une transformation si profonde qu’elle interroge, fascine, agace aussi bien les acteurs publics de l’aménagement que les habitants. Sous la férule active du trio du maire, de l’urbaniste et de l’aménageur Ayrault- Chemetoff –Théry , la ville fut, depuis la fin des années 90, comme transfigurée, révélée à elle-même. Mais dans un même mouvement la voici presque pétrifiée, après quarante ans d’immobilisme, par un excès peut-être de transformation autour de trois nouvelles lignes de tramway et d’une salve de constructions nouvelles, parfois audacieuses. Au point de se voir contrainte de porter les armes -les pinceaux ?- sur d’autres lieux d’intervention, vers des pratiques (ré)inventées, notamment culturelles : la création du Lieu Unique, scène nationale de théâtre, lieu d’exposition dans une friche reconquise sur un passé industriel (les biscuits LU au cœur de la ville) en est le principal vaisseau. Puis ce furent aux architectes, aux artistes de « déposer les armes », devant le grand œuvre qui s’effectuait, sous leurs yeux ahuris. Il fallait bien se rendre compte : la ville n’était plus celle qu’on avait connu, peut-être pas celle qu’on aurait imaginé.

Pour comprendre ce point de rupture, entre l’imaginaire d’une « Venise de l’Ouest », aux canaux qui sillonnaient la ville -comblés entre les deux guerres-, et une réalité économique brutale -la fin d’une industrie navale en 1980 générant de vastes friches- il faut remonter un peu vers l’origine de Nantes et sa géographie. Village de pêcheurs répartis autour d’un chapelet d’île, puis principal port négrier français, la ville marque le point de passage entre deux cultures : au nord, Nantes la bretonne et ses toits d’ardoise, et dès la Loire franchie, les toits de tuile, premier signal d’un sud vendéen. Au pied de la ville haute, un chapelet d’îles fut réuni pas les comblements successifs, naturels et artificiels. Ainsi est née au fil des siècles, l’île de Nantes. Dotée de plusieurs noms, selon les parties qu’on en désigne (Feydeau, Beaulieu, Sainte-Anne), elle ne s’est appelée « Ile de Nantes » qu’à la fin des années 90, en devenant un concept d’urbanisme forgé par une ville qui tourna le dos au fleuve, lieu d’activités industrielles jusqu’à la fin des années 80.

Ainsi se dessinent trois approches pour cerner l’île de Nantes depuis dix ans : l’approche historique, le retour du politique, et un certain dérapage sociologique. L’approche historique on l’a vu, aboutit à ce paradoxe : la ville a retrouvé ses quais, quand elle en a perdu l’usage industriel. Les promeneurs succèdent aux ouvriers des chantiers navals. En moins de dix ans, les friches ont cédé la place à des nouveaux lieux porteurs d’une mythologie urbaine : machines de l’Ile, Usine Lu, les anneaux de Daniel Buren. Il aurait pu en être tout autrement.

Le retour au politique s’impose : qui se souvient de « Dédé la muraille » ? Bien que maire de Nantes de 1965 à 1977, son nom n’a pas dépassé l’histoire locale. Son surnom, il le doit à sa participation comme bâtisseur du mur de l’Atlantique, dont on a vu le faible succès. Un bétonneur donc, entrepreneur de travaux publics. A l’image d’un président Pompidou creusant les voies sur berges de la Seine à Paris et lançant les premiers quartiers d’affaire de la Défense dans les années 70, André Morice aurait bien vu des autoroutes urbaines pénétrer Nantes, des gratte-ciel émerger sur les friches de l’ile Beaulieu, future Ile de Nantes. Le suffrage universel qui mit le jeune Jean-Marc Ayrault à la tête de la ville en 1989 devait en décider autrement. Il y avait beaucoup à faire et beaucoup fut fait lors de ses deux premiers mandats, notamment et peut-être surtout la reconstruction d’un réseau moderne de tramway, le premier de France (1985). Un nouveau moyen de transport certes, mais aussi un outil pour refaire de la ville en faisant la part belle à l’urbanité, plutôt qu’au béton. La ville trouvait enfin le lien entre des quartiers à la sociologie marquée, et surtout se réappropriait un espace public ouvert à tous : les artères routières redevenant boulevards agréables, où terrasses et boutiques fleurissent le long du nouveau « fil de fer » dont les premiers axes -cardo, Cours des 50 otages et decumanus, le long du fleuve- reprennent le tracé des rivières, canaux et de la Loire. Finalement on ne réinvente rien : la ville de fer ou de canaux reste toujours la ville du passage.

En revanche, alors que le tramway transformait la ville, l’île de Nantes resta  figée : «nous avions décidé, au début du mandat de se donner le temps de voir pour l’île de Nantes, sans précipitation », explique le maire Jean-Marc Ayrault. Le maire avait en effet résisté à la tentation de bétonner la rive nord de l’île, face à la ville ancienne et d’y implanter un quartier d’affaires comme tous les acteurs économiques le souhaitaient.
Fort à propos, l’Etat inaugurait en 1992 le pont de Cheviré, nouveau passage permettant de boucler le périphérique et de dévier ce trafic qui jusqu’alors traversait le centre ville. Le flux de voiture passant par le centre ville s’estompait, à défaut de se tarir. Moratoire donc sur cette partie en friche de la future « île de Nantes ». Friche de quoi d’ailleurs ? Industries diverses, avec Alstom et les usines LU (Lefevre Utile), biscuiterie qui a transféré depuis longtemps son activité hors les murs et surtout peut être les chantiers de construction navale Dubigeon, dont la disparition en 1987 a marqué symboliquement la mort de l’ile Sainte-Anne (pointe occidentale) et finalement permis sa résurrection, quinze ans plus tard sous l’enseigne de l’Ile de Nantes, sorte de marque de fabrique urbaine collaborative.

Et c’est là que s’opère le dérapage sociologique : pour qui fait-on cette île de Nantes désertée en partie par ses activités industrielles et sa population ouvrière ? Trois caractéristiques permettent d’éclairer cette mutation et comment s’est fait ce choix : un urbanisme collaboratif, des querelles d’ego, et l’assomption d’un projet commun à partir de l’espace public.

D’abord l’urbanisme collaboratif ou ce qu’on a appelé « la méthode nantaise ». Quid est ? Une sorte de méthode Coué débordant de bonne volonté apparente : pour bien faire, il faut le faire savoir et se concerter avec les habitants. Concertation et principe de précaution sont les deux mamelles de l’aménagement nantais, tout projet arrive à y éclore, mais après un certain temps de maturité : il ne s’agit de ne brusquer ni l’électeur, ni l’habitant des quartiers. Les réels efforts de concertation des débuts se sont transformés en machine à décider ensemble, où le résultat ne semble guère faire de doute, mais qui se heurte à une opposition désormais systématique. De fait, les modifications apportées aux projets initiaux sont souvent marginales. Mais pas toujours. Le compromis dans l’élaboration du projet est aussi une caractéristique nantaise qui influe sur l’architecture bâtie : on respectera l’alignement, la hauteur, la volumétrie imposés par le Plan d’occupation des sols, devenu Plan local d’urbanisme, ou par le règlement d’aménagement de la ZAC . Il conviendrait de développer plus longuement sur les dérives de « cet outil formidable à laminer le territoire urbain » qu’est la zone d’aménagement concertée. Comme François Ascher, un des maîtres à penser de l’urbanisme français, le reconnaissait off the record : « la ZAC est le recours à l’outil, à la structure au détriment de l’idée et du projet urbain ». Ce qui reprend finalement la confidence facétieuse de Kant, « quand je n’ai plus d’idée, j’invente un concept ». A Nantes ont fleuri, comme partout ailleurs, des ZAC, pilotées par des sociétés d’économie mixte aux intérêts convergents, mais aux pratiques hétérogènes. Ici du logement mixte, là du logement social, ici des bureaux, là des commerces. La ville n’a donc pas échappé à cette structuration en étoile de vastes centres commerciaux qui jalonnent la périphérie nantaise et où l’on peut passer son samedi : les grands enseignes jouxtent avec cinémas, équipements sportifs, d’automobile, et restauration. Mais cet éclatement a un prix : le centre ville allait se vider progressivement. A mesure que son attractivité et son urbanité grandit, on s’aperçoit que l’offre commerciale n’est plus à la hauteur. Charte d’urbanisme commercial à l’appui, le président de la communauté urbaine remit de l’ordre et siffla la fin de la récréation : pas question de tuer la poule aux œufs d’or que représente la ville centre. L’île de Nantes s’est vue investie d’une mission de nouvelle centralité au cœur d’une attractivité urbaine renouvelée : l’usine Lu, nouvel espace culturel revisité par Patrick Bouchain ; la Fabrique, futur laboratoire de musiques actuelles dessiné par les nantais Tétrarc, et surtout les « machines de l’île » réutilisant les anciennes nefs des chantiers navals.  Ici, on donne à voir des machineries mécaniques issues d’un imaginaire à la Jules Verne : éléphant géant qui promène ses visiteurs du haut de ses 9 mètres, « arbres aux hérons » gigantesque structure métallique végétalisée qui surplombera l’île à 25 mètres de haut...

Des bâtiments aussi emblématiques que le Palais de Justice de Jean Nouvel et plus récemment la nouvelle école d’architecture de Lacaton-Vassal ont jalonné cette décennie. D’autres ont suivi, avec des opérations signées Nicolas Michelin (Habiter les quais) ou des architectes locaux de talent : Tétrarc et son Arborea, Forma 6 et la maison des syndicats.

Tous ont du montrer patte blanche à l’urbaniste de l’Ile, auteur d’un plan guide interactif, Alexandre Chemetoff. On lui doit cette impulsion du projet en mouvement, une volonté de réutilisation de l’existant -allant jusqu’aux bordures de trottoir-, et la volonté de retrouver les traces pour mieux accueillir le neuf , en tirer « le volume capable », et toujours en agissant à partir de l’espace public. La mutation urbaine de l’île eut lieu bien plus parce que le regard de l’urbaniste s’est porté non sur les immeubles à construire, mais sur l’espace public : quais, berges, rues, sentes. Cette page se tourne, puisque « le contrat du siècle » s’achève cette année 2010, autour d’une polémique sur fond de querelles d’égo.

Que vaut finalement cette méthode nantaise après une vingtaine d’année de pratique? Elle est responsable d’une transformation assez profonde de la ville, vécue par la plupart comme positive. Son attractivité est renforcée : elle a connu une progression de population de 10% sur cette décennie, la 2è plus forte en France après Montpellier. Ses indicateurs sociaux et économiques la placent en bonne position pour une économie qui a su passer de l’industrie aux services. Certes, les fragilités demeurent, très peu d’entreprises ont leur siège social à Nantes, et son avenir industriel est suspendu aux décisions des grands groupes : Airbus, chantiers navals, pétrochimie. Et les écarts de revenus se creusent : la classe moyenne modeste, qui n’a pas accès au logement social, ne trouve plus à se loger en ville. Mais pas plus que dans les autres métropoles. Après la stupeur liée à la mutation de son coeur, puis une phase spéculative sur ses logements, la ville devrait rentrer dans une phase d’accalmie, et retrouver sa tempérance naturelle. Ville d’estuaire elle restera.

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