Un observatoire du patrimoine moderne

Culture et matière pour le projet de sauvegarde

Franz Graf, Giulia Marino

Depuis sa création, le laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture Moderne de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL-TSAM) s’est profilé comme un observatoire actif du patrimoine bâti du XXe siècle. Comme son acronyme l’indique, cette spécificité concerne tant la connaissance approfondie des techniques de construction de l’architecture moderne et contemporaine, que les pratiques du projet de sauvegarde, les deux aspects étant indissociables. 

Ce positionnement naît en effet d’un constat clair : un projet sans mémoire est un projet amputé ; l’histoire doit être considérée à la fois comme une assise méthodologique et un véritable outil de travail. Il ne s’agit pas uniquement de resituer de manière anecdotique l’objet construit dans son contexte d’origine. Il est plutôt question d’en établir clairement – et ce en amont – la valeur patrimoniale par une appréciation qui ne relève nullement de la subjectivité de l’architecte mais qui, bien au contraire, répond à des critères précis, amplement partagés, scientifiques. Ses particularités intrinsèques – son originalité, sa représentativité, voire, dans certains cas, son caractère ‘ordinaire’ – dictent les stratégies d’intervention. De la conservation très respectueuse, à la transformation très radicale, la démarche du projet la plus appropriée se dégage de l’importance et de qualités de l’œuvre construite. Dans la même logique, l’analyse détaillée de sa matérialité se révèle indispensable dans la définition des mesures de projet, aidant à identifier, certes, carences et disfonctionnements, mais aussi les potentialités propres à l’objet. Substrat de toute intervention dans l’existant, cette connaissance historique et matérielle exhaustive du bâti guide donc les choix des projeteurs par une démarche de création qui, alliant savoir théorique et savoir-faire technique, témoigne de la cohérence disciplinaire des options retenues. 

Ces propos constituent le fondement de la recherche – théorique ou appliquée – que le laboratoire TSAM développe. Au même titre, ils sont une précieuse clé de lecture des projets sur le patrimoine existant, tant en termes de méthode que de leurs implications culturelles. L’évolution et la reconsidération du projet de sauvegarde des « jeunes monuments » se précise avec une grande rapidité, et ce à l’échelle européenne et Suisse en particulier. L’engagement du laboratoire TSAM dans la mission d’observatoire des pratiques de la sauvegarde du patrimoine du XXe siècle a permis de relever ce phénomène culturel et professionnel. Il a également  aidé à discerner, sans tentations doctrinaires, les grandes tendances qui se sont profilées ces dernières années dans la pratique, les situant dans le riche débat engagé depuis la fin du XVIIIe siècle. Non seulement la notion élargie de ‘bien culturel’ – un processus amorcé dans les années 1970 qui n’a pas cessé d’évoluer – favorise l’attention que l’on accorde aujourd’hui au patrimoine récent, mais également, une nouvelle considération de la substance matérielle du bâti marque un progressif changement d’attitude dans le projet de sauvegarde, significatif, et très certainement salutaire.

Réinterprétation

Parmi les lieux constructifs qui qualifient l’architecture contemporaine, le mur-rideau est le plus emblématique, membrane légère qui sépare l’intérieur de l’extérieur, à la fois visage du bâtiment, toile de fond urbain, se réclamant d’une spatialité, d’un confort et de relations avec l’extérieur novateurs. Il est le symbole de la ville de l’après-guerre, en pleine croissance, qui loge ses activités économiques vives dans des bâtiments multifonctionnels, plus étincelants de nuit que de jour. Il met en œuvre les techniques de pointe et les matériaux les plus avancés – alliages légers extrudés, tôles d’acier recuit embouties, verres isolants, teintés ou trempés, caoutchoucs et colles synthétiques –  et il est considéré par les architectes qui l’emploient comme un vecteur de qualité, de précision, de technicité. Indissociable des dispositifs actifs du confort – un aspect central de la production moderne et contemporaine trop souvent négligé par l’histoire de l’architecture –, il fait partie, avec quelque modèle d’avion comme la Caravelle ou de voiture comme la Citroën DS 19, de la perfection stylistique d’une civilisation technique raffinée. 

Contrairement à ces « mythologies mobiles » qui font systématiquement l’objet de restaurations respectueuses privilégiant l’authenticité matérielle (y compris sa patine, considérée comme une plus-value par les collectionneurs), les murs-rideaux ont été, ces dernières décennies, une partie d’ouvrage particulièrement sollicitée. La notion de légèreté, paradigme de modernité architecturale, est devenue un synonyme de fragilité ; leur obsolescence technologique, considérée a priori comme rapide et très prononcée, a été le prétexte pour des interventions radicales. Type constructif particulièrement représentatif de la production du second après-guerre, le curtain-wall est en effet également révélateur de l’évolution des pratiques d’intervention dont nous avons fait mention. Vers la fin des années 1980, on assistait régulièrement à des interventions de refurbishment, soit de démontage et remplacement des façades légères pour « remettre en valeur » un bien immobilier, et cela représentait, à titre d’exemple plutôt significatif les 2/3 du marché de la construction dans la métropole londonienne. Pour ne pas susciter de blocages administratifs dans les centres déclarés « historiques », l’escamotage de la reconstruction en « pastiche », comme le cas du remarquable curtain-wall de l’immeuble de tête de l’ensemble Terreaux-Cornavin de Marc J. Saugey à Genève, se proposait de « réinterpréter » l’œuvre (la trame de façade) et son contexte (la couleur verte des vitrages va de paire avec la teinte de la pierre de taille de l’environnement urbain). Après une décennie à peine, cette attitude commence à changer de manière radicale. 

Reproduction

Bien que les opérations de « relookage » soient encore aujourd’hui, hélas, chose courante, la prise de conscience de la valeur culturelle du patrimoine contemporain a produit un premier déplacement des priorités du projet qui, dans les années 1990, sont dirigées vers des stratégies plus soucieuses de l’existant. La reconstruction à l’identique s’impose alors comme la mesure qui semble convenir le mieux, voire celle qui permettrait de sauvegarder, si ce n’est pas la matière, au moins l’image du patrimoine récent. Initialement réservée aux exemples phare de la modernité architecturale internationale – pensons au Lever House ou encore au Thyssen-Hochhaus, qui a déjà fait l’objet de deux interventions, en 1993 et en 2010 1)  –, elle est rapidement élargie à un patrimoine moins renommé, mais tout autant significatif. En admettant le fondement disciplinaire de cette stratégie (d’ailleurs généralement proscrite pour le patrimoine ancien), on peut tout de même observer qu’elle se prête à des dérives faciles. Cette tendance « iconique » qui cherche à reproduire de manière fidèle les enveloppes d’origine tout en corrigeant leurs défauts, voire en améliorant ses performances (l’ « imitation » tant détestée par John Ruskin), nous renvoie toutefois l’image d’un bâtiment flambant neuf. La transparence compromise par les teintes bleutées et les surfaces légèrement bombées des vitrages isolants actuels, la finesse des profilés en aluminium alourdie pour en augmenter la résistance mécanique, les surfaces irrémédiablement privées des marques du temps : la lecture matérielle de son histoire est désormais illusoire. Egalement, des opérations qui, comme c’est le cas des panneaux légers conçus par Jean Prouvé pour la Fédération Nationale du Bâtiment à Paris 2) , cherchent à reproduire l’apparence originale avec des matériaux et des technologies contemporains (avec des changements d’importance majeure comme c’est le cas des belles fenêtres à guillotine, disparues), sont secondées par des interventions plus discutables. Au même titre que la reconstruction de l’image, on cherche en effet, dans certains cas, à reproduire l’ « esprit du bâtiment » ou, pire, celui de la pensée de son concepteur, se livrant à des réinterprétations plutôt fantaisistes, tant ambigües sur le plan philologique que dévastatrices sur celui de la matérialité (citons la CAF de Paris, dont les splendides façades suspendues en plastique translucide ont été remplacées, au nom du génie de la transparence, par une double-peau en verre assurément des plus banales).

Conservation

A son tour, cette pratique de reconstruction à l’identique (souvent désinvolte) est récemment remise en cause, par un nouveau questionnement sur l’authenticité matérielle – une vieille querelle amorcée au XIXe siècle et jamais vraiment abandonnée. La caution patrimoniale qui était prêtée aux reconstructions à l’identique dans les années 1990, est enfin contestée. Comme ce fut le cas de la rénovation du siège de Nestlé de Jean Tschumi à Vevey 3) , dont les enveloppes ont fait l’objet d’une somptueuse reconstruction qui avait fait couler beaucoup d’encre en Europe, de projets emblématiques, voire exemplaires, relancent le débat au début des années 2000. Après la belle opération sur l’immeuble de logements Bergpolder à Rotterdam 4) , la restauration du célèbre gratte-ciel Pirelli à Milan 5) , marque en effet une étape fondamentale, accompagnée de vives échanges au sein de la communauté scientifique internationale sur l’opportunité de la conservation face à de stratégies plus lourdes. Bien que l’on ne puisse que regretter le remplacement des vitrages Thermopane d’origine, les soixante-dix mille mètres carrées du mur-rideau de l’édifice milanais ont été démontés pièce par pièce, les châssis en aluminium nettoyés et réanodisés, mais en conservant leur patine historique, et ce pour un coût inférieur à une remise à neuf.

Dans cette même approche de préservation de la substance matérielle, la recherche académique appliquée conduite ces dernières années dans le cadre du laboratoire TSAM sur les enveloppes de la cité du Lignon 6) , a été conçue pour répondre à un double objectif : il ne s’agissait pas seulement de démentir les reflexes conditionnés sur la prétendue performance accrue du neuf vis à vis de stratégies qui privilégient la conservation de la « matière », considérée comme seule trace authentique, et seule capable de faire exister les qualités matérielles et immatérielles que l’architecture met en place. Le but était aussi d’élargir la réflexion au patrimoine de la grande échelle, les imposants « jeunes monuments » qui ont marqué la production architecturale du second après-guerre et, symbole de la recomposition de la valeur d’ancienneté et de la valeur historique préconisée par Aloïs Riegl, méritent d’être traités aujourd’hui avec la plus grande attention.

Vers une stratégie responsable

À l’instar du patrimoine ancien, le bâti « moderne et contemporain » commence donc à bénéficier d’un intérêt certain, tant sur le plan de la protection que sur celui des interventions. Dans le cadre de ce rapide survol de l’évolution des stratégies d’intervention, s’enfermer dans une chronologie trop rigide serait certainement réducteur. Les grandes tendances que nous avons évoquées correspondent en effet à des traditions culturelles clairement établies et se partagent aujourd’hui le panorama international du projet dans l’existant : réinterprétations créatives (pensons à l’ancien siège de Siemens de Bernard Zehrfuss à Saint-Denis (7)), restaurations plus respectueuses de la matière (citons la réhabilitation des enveloppes conçues par Jean Prouvé pour la Tour Nobel à Paris-la-Défense ou la tour de Lopez et Beaudoin au Hansaviertel à Berlin (8) ), reconstructions plus ou moins fidèles (l’Hochhaus Esplanade 39 de Hentrich et Petschnigg à Hambourg (9)) cohabitent en effet avec de rénovations importantes, dans lesquelles les impératifs d’amélioration énergétique – reconnus aujourd’hui comme incontournables et qu’il faudrait développer vers une écologie démocratique et généreuse –, deviennent le prétexte pour donner une nouvelle identité au bâtiment.

Loin d’être considéré comme une ressource, le patrimoine contemporain fait l’objet d’opérations lourdes en conséquences au niveau de sa matérialité. Bien que la pratique évolue progressivement dans le sens de l’approche conservative, les interventions qui ne tiennent nullement compte de l’authenticité matérielle, restent malheureusement à l’ordre du jour. Au delà des considérations sur leur bien fondé disciplinaire, les vicissitudes récentes de la reconstruction à l’identique du siège new-yorkais de l’ONU 10) constituent l’occasion d’une réflexion bien plus vaste : dans une société touchée par des prévisions de « ralentissement économique » important et structurel, pouvons-nous entériner une option radicale de remplacement du curtain-wall d’origine par une nouvelle façade, certes, bien plus ‘green’ (aussi dans le sens de la nouvelle teinte des vitrages…), mais bien plus dispendieuse aussi, les premières estimations ayant été presque doublées pour un budget final de 1,9 milliards de dollars 11)  ? À une autre échelle, se pose la question de la pertinence du choix d’appliquer ce même principe de reconstruction au remarquable Gymnasium Strandboden à Bienne, œuvre majeure de l’architecte Max Schlup 12) . Les interventions exemplaires sur la Kantonsschule de Baden et sur l’Hauptgebäude BASPO à Magglingen, par exemple, nous montrent des alternatives possibles 13) . Expérimentées sur des objets qui présentent des caractéristiques constructives similaires, ces stratégies de remise en état bien plus subtiles, voire discrètes, permettent d’atteindre d’excellents résultats, tout en respectant le bâti et avec un investissement bien moins important.

Le progressif élargissement du champ patrimonial a contribué à former un nouveau jugement sur l’architecture moderne et contemporaine ; désormais reconnue et appréciée, la production de la seconde moitié du XXe siècle a mérité qu’on lui accorde l’attention réservée au Monuments, peu importe qu’ils soient « jeunes » ou « moins jeunes ». Comme nous l’avons constaté, les pratiques d’interventions sont multiples et doivent impérativement se plier à la définition préalable de la valeur de l’objet construit. La stratégie adoptée, qui se dégage directement de celui-ci, relève donc avant tout du positionnement culturel et de l’intelligence du projeteur. Clairement distinguée du neuf, la sauvegarde n’est dictée ni par un jugement subjectif, ni par la contrainte technique, et ce indépendamment du corpus constructif et du stricte fonctionnement du bâti. La journée d’étude organisée en mai 2013 par le laboratoire TSAM Autour de la figure de Pier Luigi Nervi. La restauration des grandes œuvres de l'ingénierie du XXe siècle 14)  a ouvert des voies de réflexion qui vont bien au delà du domaine de l’architecture : appliquées à la restauration des ponts suisses, les techniques de conservation douce déployées par le professeur Eugen Brühwiler, les interventions astucieuses et minimales de l’ingénieur Massimo Laffranchi, ou encore la combinaison fructueuse de culture historique et technique de l’ingénieur Jürg Conzett, dénotent une approche disciplinaire cohérente qu’il serait heureux de retrouver dans la sauvegarde du patrimoine architectural moderne et contemporain.

Franz Graf, architecte et professeur EPFL et Giulia Marino, architecte Université de Florence, collaboratrice scientifique EPFL Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne – Faculté ENAC Laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture Moderne

(1) G. Bunshaft architecte pour SOM-Skidmore, Owings and Merrill Lever House, New York, 1951-1952 ; reconstruction, SOM, 1999-2001. H. Hentrich, H. Petschnigg, architectes, Thyssen Hochhaus, Düsseldorf, 1955-1958 ; 1ère intervention, T.M. Fürst, HPP-Hentrich-Petschnigg & Partners, 1993-1996, 2ème intervention, HPP-Hentrich-Petschnigg & Partners, 2010-2013.

(2) R. Gravereaux, R. Lopez, architectes, J. Prouvé (façades), Siège de la Fédération Natinale du Bâtiment, Paris, 1949-1951; reconstruction A. Béchu architecte, 1996-1997.

(3)  J. Tschumi architecte, siège Nestlé, Vevey, 1955-1960 ; reconstruction Richter+Dal Rocha & Associés, 1996-2000.

(4)  W. van Tijen, J. A. Brinkman, L. C. van der Vlugt, architectes, Bergpolder, Rotterdam, 1931-1934 ; restauration H. Casteel  et W. Stijer architectes, 1991-1993.

(5)  G. Ponti, A. Rosselli, A. Fornaroli, architectes, P.L. Nervi, A. Danusso ingénieurs, grattacielo Pirelli, Milan, 1956-1958 ; restauration Corvino+Multari avec Renato Sarno architectes, 2002-2005. 

(6)  G. Addor, J. Bolliger, D. Julliard, L. Payot, architectes, cite du Lignon, Genève, 1963-1971 ; principes d’intervention TSAM-EPFL, F. Graf, G. Marino, architectes, 2008-2011.

(7) B. Zehrfuss, tour Siemens, Saint-Denis, 1968-1971; renovation Bléas & Leroy architectes, 2010-2012.

(8)  J. De Mailly, J. Depussé, architectes, J. Prouvé (façades), tour Nobel, Paris-la-Défense, 1963-1967 ; réhabilitation Valode et Pistre architectes, 2000-2003.

(9) H. Hentrich, H. Petschnigg, architectes, Hochhaus Esplanade 39, Hambourg, 1958-1959 ; reconstruction et doublage B. Winking architecte, Winking+2002-2003.

(10)  W. K. Harrison, M. Abramovitz et alii architectes, UN Headquarters, New York, 1947-1951; renovation UN-Capital Master Plan, 2009-2013.

(11)  http://www.un.org/wcm/content/site/cmp/. 

(12)  M. Schlup architecte, Gymnasium Strandboden, Biel, 1969-1979.

(13)  F. Haller, Kantonsschule, Baden, 1960-1964 ; renovation Zulauf+ Schmidlin architekten, 2006-2008. M. Schlup architecte, Hauptgebäude BASPO, Magglingen, 1967-1970; restauration Spaceshop architekten, 2008-2010. Cf. F. Graf, G. Marino (ed.), Building Environment and Interior Comfort in 20th-Century Architecture: Understanding Issues and Developing Conservation Strategies, Presses Polytechniques Universitaires Romandes, Lausanne, à paraître (décembre 2013).

(14)  F. Graf, Y. Delemontey, Autour de la figure de Pier Luigi Nervi. La restauration des grandes œuvres de l'ingénierie du XXe siècle, journée d’étude internationale, EPF-Lausanne, laboratoire TSAM, 22 mai 2013.

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