Eloge de la semi-urbanité

Yves Dreier

Conçu par l’atelier Bonnet, le nouveau quartier d’habitation de 108 logements sur le Plateau de Vessy à Veyrier démontre de manière exemplaire que l’agglomération requiert une approche architecturale semi-urbaine.

Après une longue période de déni des grands projets de logements collectifs en milieu périurbain, il apparaît que le contexte de l’agglomération offre à l’architecture domestique un laboratoire d’expérimentation plus décomplexé que le logement en tissu densément urbanisé. Beaucoup de thématiques architecturales trouvent en effet un terrain d’expression privilégié dans ce contexte aux qualités insoupçonnées. Sans avoir la prétention d’être exhaustif, il semble que la proximité du contexte paysager, le rapport au tissu hétérogène et au bâti non-contigu, l’atténuation de la densité perçue, la programmation de la diversité sociale, la réinterprétation des typologies résidentielles et le développement d’une expression architecturale identitaire se révèlent comme des outils de planification prépondérants. Construire aujourd’hui des logements de qualité en périphérie de la ville, c’est poser les bases d’une extension planifiée et assumée de la ville de demain.

Hétérogénéité périurbaine

Le Plateau de Vessy se situe au pied du Salève, sur un replat surélevé profondément découpé par les méandres de l’Arve. La morphologie de son tissu actuel résulte d’une mutation progressive des terrains agricoles en zone à bâtir depuis le début des années 1930. Construit au lieu-dit « Les Beaux-Champs » sur un terrain vierge de construction, le nouveau lotissement se compose de trois grands volumes qui s’installent dans un environnement hétérogène caractéristique de la périurbanité : à l’ouest une lisière forestière, au sud un quartier de villas individuelles et un axe de desserte très fréquenté accueillant les arrêts des transports publics, à l’est une zone agricole de 12 hectares où se construiront d’ici 2030 1'200 nouveaux logements et au nord la Maison historique de Vessy qui accueille aujourd’hui un établissement médico-social.

Mi-ilôt, mi-barre

Dans le cadre de ce projet de 108 logements, l’hybridation de deux modèles urbains éprouvés – l’îlot à cour centrale et la barre traversante à coursives – engendre une domesticité urbaine dans un contexte périurbain. Ce rapprochement inédit s’exprime par un système de distribution en plateaux de plain-pied qui s’insèrent au centre des trois bâtiments, eux-mêmes fragmentés en trois sous-volumes pour créer un îlot ouvert. Le rapprochement de la distribution communautaire en coursive et de l’intimité de la cour contribuent à créer un lieu intermédiaire favorisant les contacts de convivialité et de sociabilité dans l’intimité de chaque immeuble. Ces plateaux rassembleurs sont percés d’ouvertures et reliés par deux escaliers extérieurs, engendrant une succession de galeries superposées sur cinq niveaux. La générosité des rapports visuels et le maintien du climat extérieur au cœur de l’immeuble créent une atmosphère propice aux rencontres de voisinage. Ce réseau distributif se prolongent jusque dans les aménagements paysagers qui dessinent des carrefours au droit des accès aux immeubles. La capacité de rayonnement de ces plateaux permet d’accueillir différents usages au gré des appropriations et assure une transition progressive entre espaces publics, communautaires et privés.

Chambre sur cour

Outre sa généreuse distribution, la particularité de cette typologie réside dans l’orientation d’une chambre sur la cour. Sa proximité avec l’espace de distribution et son apport de lumière en second jour lui confère une atmosphère introvertie où la pénombre et la proximité de l’espace commun se révèlent comme des qualités d’usage que chaque locataire s’approprie différemment. Dans le même esprit d’interaction avec la vie des plateaux, les portes palières sont munies d’un vitrage coloré qui laisse transparaître toutes activités au seuil de l’espace privatif. Cette exposition assumée vers l’intérieur de l’îlot, est contrebalancée par l’articulation méandreuse des espaces de jour. Cette organisation garantit une gestion personnalisée du degré d’intimité de chaque appartement et crée une multitude d’échappées visuelles tout en minimisant les espaces de circulation. Les typologies traversantes complètent le dispositif architectural et relient les échelles paysagères et domestiques au sein de chaque appartement.

Esthétisation périurbaine

Comme souvent dans le cadre des logements périurbains, le champ d’expérimentation se prolonge dans l’expression des façades. Le recours à un crépi périphérique est ici mis en exergue par une différenciation de couleurs par strates horizontales. La ponctuation des façades par des balcons semi-encastrés au garde-corps massif renforce l’expressivité du nouveau lotissement. Cette esthétisation de l’enveloppe, largement argumentée par l’empilement des plateaux successifs et le mimétisme aux coloris de la nature environnante, demande un moment d'accoutumance qui finit par générer une image identitaire propice à l’émergence d’un sentiment d’appartenance au nouveau quartier.

En guise de conclusion, il convient de relever la faculté de détonateur du projet de l’atelier Bonnet qui agira comme point de repère pour l’extension futur du quartier. Planifier ce moment transitoire, où le territoire est occupé sans que la densité bâtie ne soit encore aboutie, c’est penser la semi-urbanité. Cet état d’entre-deux, qui a valeur d’éloge de la périurbanité, nécessite une approche évolutive de la planification des usages de la ville et une architecture libérée des carcans propres aux centres urbains.

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