Une nouvelle vue sur Genève

Oser imaginer, savoir étudier et négocier sans relâche. Ou comment réussir à offrir aux citoyens une nouvelle plage au centre-ville.

Anna Hohler

« Les architectes sont là pour appréhender la profondeur de l'existence, pour analyser les besoins des hommes jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes, pour aider ceux qui sont socialement plus faibles, […] ; en aucun cas les architectes ne sont là pour inventer de nouvelles formes. »

Adolf Loos, « De l’économie »1

Au début, tous les feux sont au vert. En décembre 2009, le Grand Conseil de Genève approuve à la quasi-unanimité – 76 oui, 2 abstentions – un projet exceptionnel : la création ex nihilo en rive gauche d’un parc et d’une plage à proximité du centre-ville, au quai Gustave-Ador, et l’agrandissement du port attenant de la Société Nautique de Genève. Le programme comprend une grève de 400 mètres adossée à un parc d’environ 3 hectares, plus de 600 nouvelles places d’amarrage, une plateforme de la taille d’un terrain de foot pour la petite batellerie, un bâtiment destiné à la pêche professionnelle, une buvette et des toilettes publiques. Les excavations du chantier de la liaison ferroviaire CEVA, situé à proximité, doivent fournir les matériaux nécessaires au remblayage et, via la taxe de dépôt, financer une part significative des travaux.

Les obstacles viennent ensuite : un recours du WWF contre la première autorisation de construire en 2010, puis le jugement du Tribunal administratif de première instance qui, en juin 2013, annule cette dernière pour défaut de planification. Il déplore, entre autres, l’absence d’études poussées au sujet de solutions alternatives qui permettraient de limiter la quantité de matériaux déversés dans le lac.

Dix ans plus tard, la plage des Eaux-Vives est inaugurée malgré tout. Partiellement d’abord, en été 2019 – le port, la buvette et les cabanes des pêcheurs sont encore en construction –, pour le grand bonheur du public qui afflue alors par milliers. Puis définitivement cet été, si la situation sanitaire le permet2. La maîtrise d’ouvrage, l’équipe pluridisciplinaire dles mandataires, les différents politiques en charge du dossier – ils ont réussi ce tour de force : construire dans et sur le lac malgré une législation particulièrement sévère en la matière. Comment était-ce possible ? Un projet de si grandes dimensions, à un kilomètre et demi à peine du centre historique, avec une plage créée de toutes pièces ?

Si l’on voulait construire aujourd’hui l’île artificielle de la SAFFA, dans le lac de Zurich3, ou « l’Ufschötti » de Lucerne, littéralement « le remblai », une plage publique modelée dans les années 70 avec les gravats du chantier d’un tunnel d’autoroute, ce ne serait sans doute pas possible. Depuis 1992, l’article 39 de la loi fédérale sur la protection des eaux interdit par principe de remblayer les lacs. L’exception est certes possible4, mais le Tribunal fédéral a confirmé à plusieurs reprises qu’elle n’est accordée que très rarement.

Le Canton de Genève n’a pas dû aller jusque-là. Le projet est remodelé et affiné sans cesse. Les séances de concertation avec tous les acteurs et partenaires se comptent par centaines, animées par Franck Pidoux, du Service du lac, de la renaturation des cours d’eaux et de la pêche (SLRP), chef de projet puis pilote du chantier depuis 2008 et jusqu’à aujourd’hui. Cette continuité dans la conduite humaine de l’opération est sans doute l’une des clés de son succès.

Dès 2011, la planification est encadrée par un important travail juridique et plusieurs études multidisciplinaires. Un recensement des accès gratuits au lac pour la baignade autour du Léman montre que, pour atteindre les moyennes, il conviendrait de créer, dans le périmètre du canton de Genève, 2 km linéaires de plage. Par ailleurs, une étude sur l’impact potentiel du projet sur la biodiversité arrive à la conclusion que celui-ci est faible – les spécialistes sont bien plus concernés par les déchets plastiques ou des hivers trop doux qui empêchent le brassage des eaux du lac en profondeur. Côté aménagement du territoire, on dessine une extension du périmètre de protection générale des rives du lac à l’endroit même du projet, avec la création d’un secteur de renaturation, que le Grand Conseil adopte en septembre 2016. Résultat : une nouvelle autorisation de construire entre en force en 2017. Elle n’a fait l’objet d’aucun recours.

Les autorités politiques déclarent alors que « c’est la victoire d’une méthode »4, en faisant référence à un « intense travail concerté entre toutes les parties impliquées pour répondre aux exigences élevées que suscite l’aménagement d’un lieu aussi emblématique que la rade de Genève »5. Certes, mais il y a plus. C’est aussi le succès de la persévérance, de l’écoute, de la prise en compte des apports issus des consultations et de l’invention, en fin de compte, d’une voie à suivre.

Curieusement, la maîtrise d’ouvrage du projet de la plage est assurée par le Service du lac, de la renaturation des cours d’eaux et de la pêche (SLRP), et donc par l’Office cantonal de l’eau, et non pas par l’Office d’urbanisme. En fait, le SLRP et son directeur, Alexandre Wisard, fait partie des initiateurs du projet, avec les architectes de l’Atelier Descombes Rampini (ADR). En 2006, un soir d’été aux Bains des Pâquis, au milieu d’une foule qui s’amasse dans ce seul lieu de baignade officiel de la rade, ils se disent que les Genevois ont besoin d’une plage publique. S’ensuit une première étude d’ADR,6 qui identifie trois sites potentiels (la Perle du lac, le quai Wilson et le quai Gustave-Ador, qui présente le plus grand potentiel) et, très rapidement, une première séance avec le conseiller d’Etat Robert Cramer. Lui fera du projet son cheval de bataille7.

Autre fait étonnant : la partie la plus « naturelle » du projet, un jardin d’eau non-accessible au public situé entre le quai des années 1920 et la plage, est probablement son périmètre le plus « artificiel ». Et à l’inverse, le périmètre à priori le plus « artificiel » du projet, la plage, constitue en fin de compte probablement sa partie la plus « naturelle ».

La géométrie de la nouvelle ligne de rive, qui s’écarte du quai en formant un angle d’environ 30 degrés, n’est pas, comme on pourrait le penser à première vue, le résultat d’un dessin d’auteur, architecte ou paysagiste. En réalité, la limite entre l’eau et la terre est ici déduite de la dynamique du milieu : une étude des courants et du régime des vagues dans un bassin en modèle réduit, à l’EPFL, à permis de déterminer les angles justes (de la ligne de rive comme des quatre épis) qui assurent à la fois la stabilité de la plage et un renouvellement régulier de l’eau (et donc sa qualité pour la baignade). En fait, la nature (ou plus précisément la physique) a déterminé jusqu’à la taille du gravier choisi. « Une plage », explique Marco Rampini, « c’est, en fonction de l’exposition aux vagues, un équilibre entre une pente et une granulométrie. »

Le jardin d’eau et sa roselière en revanche peut être considéré comme une création artificielle… d’une frange de végétation naturelle absente depuis la construction des quais aux 19e et 20e siècles. Ce plan d’eau situé en arrière de la plage a permis non seulement de diminuer l’ampleur du remblai, mais de revaloriser considérablement une partie de la rive. C’était même l’occasion de restaurer – sans l’avoir planifié, puisqu’on l’a découvert pendant les travaux – l’un des nombreux écoulements d’eau souterrains du quartier (ils lui ont donné son nom, les Eaux-Vives), caché par les enrochements. Cet échantillon de la biodiversité des bords du Léman (une vingtaine d’espèces y a été plantée) doit également favoriser le retour de certains poissons et oiseaux – une année après sa plantation, on y a observé pour la première fois un martin-pêcheur. Une butte en terre construite exprès pour pouvoir accueillir des castors attend encore son hôte.

Du côté de la plage proprement dite, on est frappé par la sobriété et la justesse des installations. Les huit douches réparties sur les quatre jetées sont le seul élément construit vertical. On se douche à même le gravier (sans savon, bien sûr), sur de minces, petits plateaux ronds. Les fontaines à eau font également office de bancs et abritent en même temps le matériel de sauvetage. L’éclairage est assuré par une ligne de petits cônes en verre encastrés dans le sol et quatre bornes LED en forme de champignons, et trois édicules, des coques en béton projeté, accueillent les installations sanitaires et un local technique. Sans parler des constructions métalliques du côté du port et de la buvette (dessinés par LLJ architectes) et, autre exemple de l’attention portée au détail, des milliers de caillebotis assemblés par en-dessous, côté eau, afin de garder une surface lisse.

A la vue de ces installations terrestres, si l’on peut dire ainsi, on oublierait presque les travaux herculéens qui ont précédé : la pose de plus de 2,5 km de palplanches, la construction des ouvrages de protection, celle des quatre jetées ou épis de protection de la plage ou la mise en place de près de 300 pieux de fondation pour le plateforme, la passerelle et le môle… Leur description dépasserait les limites du présent article, et on ne peut à ce sujet que recommander la lecture des cinq éditions du journal de chantier La plage, parus en 2018-19 et éditées par le groupement des mandataires eux-mêmes (8). Cette publication, qui contourne les carcans d’une communication plus institutionnelle, traduit à elle seule quelques clés du succès de ce projet : la complicité de ses acteurs principaux, leur imagination créatrice, leur pugnacité et leur persévérance.

Rétrospectivement, le recours du WWF a ainsi pu servir de prétexte pour prouver qu’un aménagement au bord de l’eau, même d’une telle ampleur, peut avoir des effets positifs sur l’écosystème. Et les arguments des défenseurs du patrimoine, qui auraient préféré une plage géométriquement fidèle aux aménagements du 19e siècle9, apparaîtront peut-être bel et bien formalistes, lorsque les citoyens pourront découvrir cet été, depuis la pointe nord de la plateforme de la buvette, une nouvelle vue sur Genève, jusqu’ici réservée aux membres du club privé de la Société Nautique.

1 Adolf Loos, Gesammelte Schriften, Lesethek Verlag, Wien, 2010 (1924), S. 616. Traduit de l’allemand par l’auteur.

2 L’inauguration officielle devait avoir lieu le 16 mai, mais le chantier, à bout touchant, a été arrêté le 15 mars suite aux mesures gouvernementales pour endiguer la propagation du Covid-19.

3 Ile artificielle au large de Zurich-Wollishofen inaugurée en 1958, lors de la deuxième exposition suisse du travail des femmes (SAFFA).

4 La loi a pour but de « protéger les eaux contre toute atteinte nuisible », mais elle vise également à « permettre [leur] utilisation pour les loisirs » (art. 1 al. g). La nouvelle plage s’inscrit dans cette reconnaissance d’un objectif social des eaux.

5 Communiqué de presse du département de l’environnement, des transports et de l’agriculture (DETA) du 13 février 2017

6 Par la suite, pour aller de l’avant de façon pluridisciplinaire, le SLRP proposera aux architectes d’ADR, par ailleurs porteurs du projet de renaturation de l’Aire, de faire tandem avec les ingénieurs d’EDMS, alors en charge du volet technique de la renaturation de la Haute-Seymaz.

7 Robert Cramer (Les Verts), en place jusqu’à fin 2009, sera suivi par Michèle Künzler (Les Verts, 2009-2013), Luc Barthassat (PDC, 2013-2018) et Antonio Hodgers (Les Verts, depuis 2018).

8 Tirés à 3000 exemplaires chacune, les cinq numéros sont épuisés, mais une sélection d’articles est disponible sur www.espazium.ch/fr/actualites/la-plage-des-eaux-vives

9 Voir la prise de position du comité de Patrimoine suisse Genève, « A propos de la plage des Eaux-Vives », in alerte n° 113, automne 2010

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