Paris en grand, Paris en petit

Julia Tournaire et Yves Dreier

Paris s’est toujours rêvé en grand. Sur les traces de son éminent baron bâtisseur et les tracés de ses Grands Travaux, se succéderont les Grands Ensembles de Charles De Gaulle et de Raoul Dautry, les Grandes Opérations d’Architecture et d’Urbanisme de François Mitterrand, le Grand musée d’Art et de Culture contemporaine de Georges Pompidou et le Grand Paris de Nicolas Sarkozy. Ces grands projets incarnent tous à leur manière la centralisation des pouvoirs en un organe présidentielle puissant, et font de Paris le symbole toujours renouvelé d’une France lumineuse, brillante de culture sur l’échiquier mondiale.

L’envers du décor de ce Paris en grand, c’est le Paris en petit. Pour exister ou pour légitimer les moyens de leurs réalisations, les grands travaux ont en effet toujours besoin d’un petit Paris à rénover.

L’émergence vue d’en bas

Le faste des appartements hausmanniens, la noblesse des matériaux employés, l’ampleur des mansardes et des sous-pentes, l’étendue des pans vitrés des résidences des années 70 et 80 et l’importance des emprises ferroviaires, industrielles ou hospitalières en attente de réhabilitation, composent l’ossature d’un héritage précieux pour une jeune génération d’architectes qui se construit dans l’intimité de cette générosité et par sa sur-culture silencieuse. Face à un Grand Paris qui rétrécit les budgets, les surfaces habitables et les ouvertures vitrées des constructions neuves à mesure que le foncier se raréfie, les situations grandioses offertes aux expérimentations du Paris d’en bas présentent une qualité d’espaces inestimable.

De nombreux projets tirent parti de la richesse de cet héritage bâti parisien. L’agence Data exploite la souplesse de la structure en poteaux-poutre d’un ancien immeuble de bureaux de la RATP, pour proposer, non loin de la Place d’Italie, des logements volumineux et largement ouverts sur l’une des plus belles vues de Paris. MBL architectes mettent complètement à nu les murs en béton d’un appartement situé dans la résidence du Point-du-Jour de Fernand Pouillon à Boulogne pour en révéler l’archéologie brutaliste. Belval & Parquet Architectes vont encore plus loin en s’intéressant à l’ensemble des résidences privées de Paris construites majoritairement après-guerre et à leur potentiel d’évolution. Pan d'histoire ignoré ou rarement valorisé, ce ne sont pourtant pas moins de 200 résidences de 200 logements qui pourraient être mises en projet avec des appartements confortables dont la flexibilité permettrait l’accueil de nouveaux modes de vie. Amorcée dans le cadre de Faire. 2019, l’accélérateur de projets innovants du Pavillon de l’Arsenal, cette recherche prospective allie relevés détaillés de l’existant et scénarisation de nouvelles perspectives selon les thématiques des usages, des ressources et des espaces.

Une architecture sous influence manifeste

De ce visage double, presque schizophrénique de Paris, ont également émergé des postures intellectuelles contrastées, entre celles qui se sont construites pour répondre aux commandes princières évoquées plus haut et celles qui s'en sont détachées pour en faire le deuil. La banalité du quotidien, la simplicité du déjà-là et la richesse d’environnements désuets ont ainsi peu à peu trouvé leur place aux côtés du monumental et de l’exubérance de la scène architecturale parisienne jusque-là dominante. 

Révélé lors de la première consultation pour le Grand Paris, Djamel Klouche, associé-fondateur de l’agence l’AUC, révolutionne l'approche urbaine par la mise en projet de petites situations autonomes incarnant en elles-mêmes le fait métropolitain. Connu pour son architecture « surrationaliste », Eric Lapierre transfigure la poétique et l’ordre du monumental pour sublimer l’ordinaire. Encadrant des projets liés à « la preuve par 7 »1 de Patrick Bouchain, Pascal Chombart de Lauwe prône avec son agence tectône le « droit à la ville » pour tous et valorise l’acte de bâtir comme activité sociale négociée. Fasciné par la notion de mémoire dans ses projets de transformation et de réhabilitation, Philippe Prost ravive l’intervention architecturale sur l’existant en la délivrant de ses présupposés nostalgiques. Ces architectes devenus professeurs, ont formé des générations d’étudiants parisiens à la recherche de l’essentiel, du tangible, de la sobriété et de l’intemporalité contre le spectre toujours présent d’une architecture exagérément sensationnelle et ostentatoire.

Jean-Christophe Quinton, nommé directeur de l’école d'architecture de Versailles en 2015, célèbre cette belle pluralité lors d'une exposition en 2019 au Pavillon de l’Arsenal pour laquelle il invite une centaine d'architectes à occuper, par le dessin de nouveaux paysages et milieux, les étages de sa « Haute Agora prospective »2 Cette convergence organisée d’architectes le consacre à son tour comme figure influente de la scène parisienne, tout comme son architecture rassemble à elle-seule l’ensemble des obsessions de la jeune génération : travail précis de la forme et de la mesure, relecture des modèles parisiens et mise en œuvre économe. A la fois les 44 logements sociaux situés Paris-Rive Gauche et les 450 logements étudiants du Campus Condorcet témoignent de son habileté dans le travail de la volumétrie.

Une architecture référencée et en réseau

Les collaborations constituent pour la jeune génération une vraie méthode de conception et dessinent des cercles d’autorité, dont les contours se superposent d'ailleurs souvent aux groupes d'anciens étudiants des écoles d'architecture. Loin d’être sans frontières ni codes, ces groupements à géométrie variable permettent de se hisser collectivement vers le haut et de mêler les regards, les réflexions et les médias. Le système de mise au concours français, dont la très grande majorité des procédures requière une phase stricte de présélection administrative implique en effet de s’associer avec une agence établie ou d’accumuler les références de plusieurs jeunes bureaux. Cet accès très graduel à la commande pousse également un grand nombre d’architectes à se spécialiser dès leur début pour gagner rapidement en expertise sur une thématique pointue, à titre d’exemple la pierre naturelle pour l’agence Barrault Pressacco, la rénovation patrimoniale d’Antoine-Dufour ou les programmes sportifs des NP2F. Ces collaborations encouragent aussi le partage transversal d’expérience, la complémentarité des approches et la prise de risque intellectuelle, faisant germer des projets atypiques dont l’architecture est exempte de signatures formelles reconnaissables.

Les jeunes architectes parisiens, comme Peaks ou Ciguë, naviguent ainsi aisément d'une échelle d’intervention à l’autre, alternant scénographies, aménagements urbains ou territoriaux, design de mobilier et construction de petits édifices. Affranchis des contours traditionnels de la discipline architecturale, ils s'entourent volontiers de photographes, graphistes, artistes et artisans, quand ils ne deviennent pas eux-mêmes auto-constructeurs, chercheurs, éditeurs ou scénographes. Les architectes Rosalie Robert et Jean-Benoît Vétillard, respectivement gérants de leur propre agence uni-personnelle, mais jamais seuls quand il s'agit de concevoir, ont tous deux récemment fait appel aux menuisiers d’Atelier fr/fr et des Ateliers Poyaudins pour la construction de petites structures en bois redéfinissant totalement la spatialité des appartements au sein desquels elles sont installées.

Une architecture engagée

Formés dans le cadre d’une prise de conscience généralisée de la finitude et de la fragilité de notre planète, les acteurs de la génération émergente se posent en agents responsables du façonnement de villes plus durables. Cet engagement se lit à différentes échelles. Il y a d’un côté ceux qui choisissent l’action directe et qui, souvent en collectif, accompagnent la société civile dans l’amélioration des conditions des plus défavorisés, testent des nouveaux procédés constructifs et mettent en place des filières dans le domaine du réemploi. Et, de l’autre, ceux qui optent pour la mise en scène de nouvelles urbanités, spatialités et imaginaires.

Aux Grands Voisins, sur l’ancien site de l’Hôpital Saint Vincent de Paul, trois associations – Aurore, Plateau urbain, Yes We Camp – ont géré l’occupation temporaire du site, désaffecté depuis 2015. Ce mouvement citoyen qui puise sa force dans l’autogestion ainsi que dans l’économie sociale et solidaire propose des solutions d’hébergement à des centaines de personnes en situation de précarité, des locaux d’activités ainsi qu’un soutien administratif à de jeunes artisans et créateurs. Sur ce morceau de ville de 3,4 hectares au cœur du 14e arrondissement, au sein duquel se mélangent usagers et fonctions, plane un air de subversion douce et joyeuse. La requalification spontanée des deux cours extérieures est une belle illustration de cette agilité, tout comme les nombreux évènements culturels qui s'y déroulent. La fête et la célébration, comme outils privilégiés de cette mise en commun, accompagnent et travaillent à l'insertion des plus fragiles. Après cette parenthèse éphémère mais fertile, la place est désormais à la réalisation du nouveau quartier, dont l’ouverture est prévue pour 2023, avec le secret espoir que l’expertise et l’implication des occupants actuels dans les discussions avec les promoteurs immobiliers puisse prolonger cette riche expérience humaine.

Dans ce même esprit de requalification, la ferme du rail, située entre le canal de l’Ourcq et la voie historique de la petite ceinture ferroviaire, est un lieu dédié à l’agriculture urbaine et à la réinsertion d’une population fragilisée. Pensé, développé et réalisé par la coopérative d’architecture Grand Huit, ce projet, issu des appels à projets Réinventer Paris, crée une petite oasis dans le contexte urbain parisien. Les deux bâtiments conçus par les architectes Julia Turpin et Clara Simay accueillent un centre d'hébergement et de formation pour une communauté de personnes en rupture sociale, une résidence d’étudiants en horticulture, un restaurant, une serre de production agricole, une composterie et un vaste verger-potager en guise d’aménagements extérieurs. Au niveau architectural, l’expression de la trame structurelle en bois, isolée avec de la paille, dialogue avec les parements de branches qui confère une vibration organique aux parties pleines des façades. La simplicité des assemblages et des détails constructifs, le réemploi et la réinterprétation de matériaux de construction récupérés témoignent d’une efficacité redoutable et d’une belle sincérité esthétique.

Les outils de la reconnaissance

Si « l’urbanisme transitoire » ou Réinventer Paris sont essentiels à l’émergence d’une architecture spontanée, les biennales, les projets éditoriaux, les expositions, organisées notamment sous l’égide d’Alexandre Labasse au pavillon de l'Arsenal dont on a vu l’influence dans l'émergence de jeunes talents, ou encore les concours Europan sont des cadres propices à la libre exploration de futurs souhaitables. Ces canaux de production participent également au renouvellement de la figure de l’architecte, celle qui utilise l'architecture comme média pour dire, réfléchir et s’engager socialement autant que pour faire ou construire.

Après le formalisme de la french-touch des années 1990, les jeunes architectes parisiens souhaitent redonner du contenu à la forme, pour en faire le vecteur d'un sens renouvelé pour la ville. Il s’agit ici avant tout de valoriser les programmes et activités susceptibles d'animer l’espace public et de démultiplier les interactions entre les lieux collectifs qui accompagnent la réalisation de logements. L'architecture doit non seulement parler par elle-même, par sa matérialité et sa volumétrie, sans superflu, mais elle doit surtout s’engager pour répondre aux enjeux sociaux et environnementaux auxquels se heurtent toutes les grandes métropoles. Le panel d’exemples qu’illustre cet article démontre la diversité des approches à partir d’une même considération pour l'existant, révélant la résilience de la substance bâtie parisienne dans un plaidoyer pour les interventions mineurs et sensibles. Il soulève également de belles promesses architecturales pour autant que ces petits projets et ces démarches émergentes – produits de niche du Paris d’en bas – acquièrent une visibilité qui leur permettrait d’atteindre dans un avenir proche les sphères institutionnelles et de contaminer, tout en gardant leur fraîcheur expérimentale et leur faculté d’innovation, les projets d’envergure du Paris d’en haut.

 

1 lapreuvepar7.fr/
2 www.pavillon-arsenal.com/en/expositions/11252-high-agora.html

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