Loin de la quincaillerie constructive

Trois hybrides de Joud Beaudoin Architectes (JBA)

Expérimentation matérielle, pensée constructive et solutions typologiques contextualisées caractérisent leur production. Souvent fonctionnels, les ouvrages de JBA sont aussi des hybrides constructifs, assemblés selon la logique de l'efficacité des matériaux.

Le ciel sans nuages de cette matinée de novembre enveloppe le chantier de la Maison de quartier du Loup (nom de code MQL) d’un froid mordant. Le volume compact et sobre se démarque clairement des imposants bâtiments de logements collectifs du nouveau quartier des Plaines-du-Loup dont les façades animées se déploient en arrière-plan. Deux ouvriers s’affairent sur les échafaudages qui enveloppent encore le bâtiment, à l’abri sous les grands débords de la toiture. Leur tête et leur cou sont enfouis derrière des banches, les bras saisis de convulsions rythmées par le bruit d’un martellement stakhanoviste étrangement calfeutré : « Il est encore possible de piser le chaux-chanvre1 à cette période de l’année » explique Christophe Joud, « alors que l’on doit se cantonner aux mois de juin à octobre pour le pisé ». Réalisés au cours de l’été 2024, les murs intérieurs en pisé de la MQL parlent aujourd’hui de sédimentation : Leurs lignes horizontales témoignent de la logique constructive par fines couches compactées. Les murs intérieurs des façades sont quant à eux des cadres bois préfabriqués remplis de béton de chanvre, une association qui homogénéise intérieur et extérieur du bâtiment. La chaleur qui règne dans l’espace intérieur n’est pas celle de l’air qui fait rougir les joues en réaction au passage brusque du froid au chaud, mais plutôt l’impression d’une « bienveillance matérielle » que dégagent ces espaces inondés de lumière naturelle où se rencontrent chanvre, terre pisée, épicéa nu, issu des forêts vaudoises. « L’espace interstice » de leur maison de quartier, comme le nomment Joud et Beaudoin, est un tampon climatique et distributif, le cœur du projet de la MQL. Quatre « maisons » de hauteurs différentes en définissent sa forme en croix. Elles hébergent les multiples affectations liées au programme de maison de quartier (salle de spectacle, ateliers, bureaux et salles de réunion) et d’accueil parascolaire (cuisine de régénération, réfectoire, espace de jeu et de repos) : un bâtiment « couteau-suisse ». C’est l’interstice, spacieux et sans fonction particulière, qui permet les synergies programmatiques. Aux étages, les galeries-balcons qui le traversent pour relier les quatre maisons entre elles allouent à l’interstice l’atmosphère d’une cabane offrant cachettes et podiums exposés. Pour réduire les surfaces et proposer un volume compact qui ne met pas en péril les qualités du petit parc du Loup l’accueillant, le programme du bâtiment joue de simultanéités et d’intermittences.

En quête d’archaïsme

Christophe Joud et Lorraine Beaudoin se connaissent depuis leurs études d’architecture à l’ENSAL2, marquée par une année d’échange à l’EPFL qu’ils n’ont plus quitté et dont ils sont diplômé·es. Après avoir travaillé chez Devanthéry et Lamunière à Genève, et collaboré, toujours à l’EPFL, au Laboratoire de Théorie et de l’Histoire de l’Architecture dirigé par Bruno Marchand, l’idée d’un bureau commun s’est concrétisée en 2014 avec l’association de Lorraine Beaudoin à la structure préalablement montée par Christophe Joud et Clément Vergély en 2012 – Vergély Architectes est désormais une agence partenaire à Lyon. Aujourd’hui associé·es du bureau Joud Beaudoin Architectes, leur parcours mène les deux architectes à conjuguer recherche typologique et modes constructifs qu’ils qualifient eux-mêmes d’archaïques, parce que simples et appréhendables. Une approche « matérialiste » au sens où Jacques Lucan – dont les deux architectes ont aussi suivi les cours à l’EPFL – l’entend3.

Learning by doing

La construction hybride, Joud et Beaudoin l’entendent comme la mise en œuvre de matériaux attachés à des traditions vernaculaires qu’ils tentent de se réapproprier. Le recours à la terre dans la construction mêle anticipation et approche empirique, à la recherche de l’équilibre des grains. Sans valeurs référentielles ni standards, les architectes expérimentent et évaluent. Joud et Beaudoin savent l’importance et l’intérêt de s’associer à des expert·es des domaines concernés. Ces collaborations ne sont pas exclusives, Joud et Beaudoin souhaitant les partager et en faire profiter les entreprises traditionnelles du secteur de la construction qu’ils sont souvent obligés de mandater pour réaliser leurs projets « hors-cadre », faute d’une masse critique suffisante d’entreprises spécialisées dans la construction avec des matériaux bio- et géosourcés. Le chantier de la MQL, par exemple, a été une occasion d’apprentissage pour les maçons de l’entreprise mandatée (ADV Constructions SA), encadrée par le maçon piseur d’origine iséroise (France) Vincent Robin qui a épaulé les architectes pour les phases descriptives et d’appels d’offre. Une forme de « learning by doing » coaché par quelques individualités non conventionnelles du secteur de la construction, à l’image de l’ingénieur fribourgeois Peter Braun, lui aussi impliqué dans le projet MQL. Cette expérience constructive, Joud et Beaudoin estiment aussi qu’il est important de la faire partager avec les futur·es utilisateur·rices, en témoigne un mur de la maison de quartier monté avec des briques d’adobe produites par les habitant·es des Plaines-du-Loup dans le cadre d’un workshop. Sa présence et les frissons qu’il procurera à ses maçon·nes d’un jour est le rappel qu’il en va de la responsabilité de chacun·e lorsque l’on parle de construction durable.

Exiguïté spatiale, richesse matérielle

Si les deux associés évoquent la MQL comme un tournant important de leur pratique architecturale, le déclic s’est pourtant opéré avant, à la suite d’une « changement de cap » liée à un projet de logements à Versoix – dans le cadre du plan de quartier Pré-Colomb –, dont l’approche essentiellement typologique avait ensuite entraînée des solutions constructives que les architectes ne maîtrisaient plus.

Une prise de conscience s’impose dès lors dans leur processus de conception, acté par la découverte « subie » de la construction avec des matériaux non conventionnels. Lors du concours en 2020, le projet est nourri des discussions autour du logement dans le contexte du confinement – exigüité ou absence de prolongements extérieurs, qualité spatiale du logement, simultanéité vie et travail. Pour répondre à la contrainte d’un gabarit fixé et à l’exiguïté spatiale générée par la législation genevoise en matière de logements LUP4, Joud et Beaudoin proposent un « espace augmenté » : dispositif spatial qui augmente d’une part les possibilités d’usage du logement – grâce à un séjour cloisonnable pouvant devenir une pièce de travail ou une chambre d’appoint –, et une organisation du plan qui augmente d’autre part l’impression de spatialité des espaces exigus – grâce à des percées visuelles, au prolongement du séjour en loggia, ou encore à l’espace de vie composé de deux pièces.

Cette approche typologique a cependant contraint les architectes à repenser la dimension structurelle et constructive de leur projet. La structure bois initialement prévue s’est avérée complexe et trop onéreuse, et l’hybridité s’est révélée un bon compromis… qui s’est imposé par addition de contraintes et de principes : « On ne voulait pas construire en béton, on ne voulait pas de cloisons en placo, on ne pouvait plus construire en bois, ce qui a donné ce squelette un peu étrange, enveloppé par le chanvre qui donne aux façades une minéralité qui nous semblait nécessaire dans le contexte péri-urbain, mais d'une expressivité nouvelle. » En plus de permettre de renoncer à toutes les couches intermédiaires et imperceptibles qui composent habituellement une façade, cette accumulation de solutions matérielles et constructives diversifiées parfaitement lisible sur un bâtiment met en scène et expose de manière appropriée le retour de matériaux alternatifs en milieu urbain.

Vertus matérielles

Concours après concours, Joud et Beaudoin tentent de développer une spatialité matérielle qui tire profit des qualités naturelles de chaque matériau : les termes imperfection, vieillissement, craquellement, rapiéçage, entretien ponctuent régulièrement le fil de leur discours. Ils soupçonnent le secteur industriel et ses matériaux sans défauts, livrés avec garantie et évalués pour leur efficacité et leur performance, d’être une raison majeure du fait que l’on attend aujourd’hui de la matière qu’elle ne se déforme pas, qu’elle ne se salisse pas, qu’elle ne bouge pas… et par extension de l’architecture qu’elle soit ultra-fonctionnelle. Pourquoi n’attendons-nous pas d’elle qu’elle soit le vecteur d’un confort lié au bien-être du corps, à l’acoustique, aux odeurs ? Des valeurs difficiles à raviver dans une société où la fonctionnalité est un critère dominant.

Dépareillé, structurellement complémentaire

Joud et Beaudoin ont également imaginé, dans une optique hybride fonctionnelle, l'intégration d'une nouvelle centrale de chauffage à distance de 32 mégawatts dans le futur quartier de Malley à Lausanne. Avec l’expertise de l’ingénieur en environnement Romain Kilchherr, le projet proposé dépasse le cadre du concours en dotant la nouvelle centrale d’une fonction complémentaire, publique. Simple intuition du début, la déperdition de chaleur fatale du dispositif technique est avérée, et telle, qu’elle permettrait de chauffer toute l’année une serre installée en surélévation du volume technique dont le gabarit n’était pas imposé. Quelques modifications fonctionnelles suffisent à rendre plausible le programme : la cheminée de 40 mètres est déplacée à l’extérieur pour servir de structure à l’escalier public permettant de rejoindre la serre depuis la rue. Un monte-charge installé dans le vide laissé par la cheminée déplacée assure les allers-et-venues des plantes. Quatre conduits dirigent la chaleur perdue à l’étage supérieur – le tour est joué !

Cette hybridité fonctionnelle et visuelle imposait des contraintes techniques et structurelles complexes plaidant en faveur d’un système constructif lui aussi varié mais complémentaire. Là encore, la surélévation s’est avérée une plus-value. La mise en place d’une poutre Vierendeel au milieu de la serre hybride sa fonction pour en faire un étage-poutre qui permet de franchir tout le bloc technique en le vidant de tout élément structurel, autre contrainte imposée par le programme du concours. La poutre triangulée fait aussi office de conduit de récupération de l’eau de pluie, transformant la toiture en point d’entrée du circuit fermé de l’eau nécessaire à l’arrosage des plantes. Aujourd’hui, le squelette métallique se dresse sur la parcelle, donnant au bâtiment en construction l’allure étrange d’un pachyderme échassier de métal… encore trop fragile pour porter le plancher en acier et sa chape en béton séparant chaufferie et serre. Pour ce faire, de grands portiques en bois complètent de façon interdépendante la structure filigrane en acier, portent la toiture en verre ponctuée de capteurs photovoltaïques, et sert de charpente à l’enveloppe de verre et de tuiles de réemploi qui, inclinées au bon angle joue le rôle de brise-soleil afin d’éviter la surchauffe en été de cette vitrine de l’hybridité architecturale. Quant à la serre, elle devrait accueillir une culture en aquaponie qui fournira les restaurateurs locaux et proposera des produits maraîchers en autocueillette, renforçant la fonction d’équipement public de la gentille chimère de Malley.

Les trois projets de Joud Beaudoin montrent comment les techniques et les matériaux traditionnels peuvent sortir de leur niche et devenir la nouvelle norme, sans aucune nostalgie. Pas au sens d’une citation vertueuse ou nostalgique, mais d’un art de construire hybride apportant des solutions face aux défis environnementaux actuels. Ce travail hors-cadre menant au dépassement de limites normatives et techniques actuelles mènera les matériaux « pauvres » que sont la terre, la paille et le chanvre à devenir des matériaux de construction adaptés à la construction hybride en milieu urbain – assez résistants pour porter, assez poreux pour respirer, assez sensuels pour imprégner les ambiances domestiques et urbaines. L’appel d’un futur oublié ? – François Esquivié

1Le chaux-chanvre, ou béton de chanvre, est un matériau de construction composé de chènovotte (partie centrale et moelleuse de la tige de chanvre) et de chaux hydraulique et/ou aérienne, qui isole tout en restant perspirant. Sa particularité est d’associer une matière première à un matériau transformé. Les études à son sujet sont encore trop lapidaires pour attester à ce jour des critiques ou des louanges dont fait l’objet cet assemblage.
2École nationale supérieure d’architecture de Lyon
3« (…) l’approche matérialiste de l’architecture mène immanquablement à se poser la question de la mise en œuvre des matériaux, par la même la question de la construction, donc de l’intelligibilité de celle-ci par un regard phénoménologique ? Un bâtiment est le résultat d’un travail. Ce travail peut être matière d’expression de l’acte de construire, ou plus précisément des actions participant à l’acte de construire, comme si le spectateur d’un bâtiment était à même de retracer les différentes opérations nécessaires à sa construction. », Jacque Lucan, in Précisions sur un état présent de l’architecture, Presses polytechniques universitaires romandes, 2015, p. 144
4La politique du logement genevoise s’exprime essentiellement dans les zones de développement, c’est-à-dire dans les nouveaux quartiers de logements. La part des Logements d’utilité publique LUP y est d’un tiers. Un LUP est soumis à plusieurs exigences, dont le ratio des surfaces par pièces qui ne doit pas dépasser 25 m2 – il est obtenu en divisant toutes les surfaces construites du bâtiment par le nombre de pièces. Les LUP genevois présentent l’avantage d’une économie d’espace motivée par la volonté de maintenir des loyers bas (source : https://www.ge.ch/dossier/politique-du-logement-geneve/loger-ensemble-population/logements-zone-developpement)

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