L’architecte «contrebandier» de la qualité

La figure créative autonome de l’architecte a longtemps structuré les représentations du métier. Cette image du démiurge, chère au poète Paul Valéry1, est désuète : nous avons pris conscience que toute production architecturale est située, conditionnée par des facteurs politiques, culturels ou économiques. L’acte de bâtir relève aujourd’hui d’un cadre complexe. Les préoccupations contemporaines, qu’il s’agisse de l’intégration de la durabilité dans les modes de construction, la densification et la gestion des sols, la transformation de l’existant, ou encore une plus grande prise en compte des usagers, reconfigurent les exigences imposées au projet architectural. L’approche de la qualité devient holistique ; elle ne se limite plus aux dimensions formelles, constructives ou patrimoniales, et intègre des considérations d’ordre social, environnemental, culturel et économique2. Elle impose des arbitrages avec un nombre croissant d’acteurs et engendre de nouvelles dynamiques collectives. Encore et toujours, l’architecte est sommé de faire mieux, plus vite et moins cher.

Le sociologue Henri Lefevbre, il y a plus de cinquante ans, a montré que la production de l’espace ne procède jamais d’une intention isolée : c’est un processus qui couvre une séquence bien plus vaste que celle de la conception d’un bâtiment, et qui relève d’un enchevêtrement d’acteurs, de règles et de négociations3. Dans cette évolution des conditions de production du bâti, aborder le processus au-delà du projet permet de penser différemment la pratique de l’architecte. En élargissant sa palette de champs opératoires, il peut investir, de différentes façons, les lieux où se joue la qualité ; en investissant différents rôles, il peut assurer, tout au long du processus, l’adhésion des parties prenantes et permettre in fine que la qualité du bâti soit assumée collectivement, depuis la définition des besoins jusqu’à l’exploitation.

Le programme conditionne la qualité

Si la qualité architecturale dépend des conditions - normatives, institutionnelles et économiques - qui la rendent possible, elle se fabrique aussi dans des domaines moins visibles, souvent perçus comme périphériques à l’acte de conception, et pourtant décisifs. L’élaboration du programme d’un bâtiment est un exemple probant. À la Renaissance déjà, le théoricien Leon Battista Alberti distinguait la cogitatio — moment de définition des intentions et des conditions — de la mise en œuvre, rappelant ainsi que le projet commence avec la formulation même de ce qu’il doit advenir4.

Élaborer un programme permet d’engager un dialogue fertile avec la maîtrise d’ouvrage, afin de préciser la qualité attendue du futur bâtiment au regard de ses besoins et ses objectifs ; puis la traduire dans un document qui ne se limite pas aux surfaces et aux fonctions, mais décrit les espaces par leurs caractéristiques, leurs propriétés physiques et sensorielles, leur hiérarchie ou leurs articulations. Par exemple, la Fondation de l’Orme, à Lausanne, a choisi d’enrichir le programme d’un établissement psychosocial médicalisé, par un chapitre donnant la parole aux usagers5. Des témoignages – fictifs mais fondés sur l’expérience de la Fondation – explicitent des situations vécues et des attentes sensibles (intimité, sécurité, sociabilité, rapport à la lumière) ; le registre narratif complète les prescriptions quantitatives et techniques programmatiques usuelles. Le programme devient alors un support d’interprétation : il ne dicte pas des solutions, mais invite à traduire spatialement les qualités d’usage attendues.

Parce qu’il en maîtrise les logiques, l’architecte peut contribuer à l’élaboration d’un processus structurant, tout en étant suffisamment souple pour que les futurs concepteurs puissent mobiliser leur « boîte à outils architecturale » de manière pertinente.

Poser les règles du jeu par la procédure

Si en Suisse, la culture du concours est solidement ancrée6, son organisation est rarement considérée comme un acte fondateur. Pourtant, les procédures de mise en concurrence posent un cadre déterminant pour la qualité du futur ouvrage. L’issue d’un concours ne dépend pas uniquement de la « qualité intrinsèque » des propositions, mais aussi des conditions dans lesquelles elles sont produites et évaluées.

La Fédération des architectes suisses, dans une prise de position récente, a invité la profession à élargir son champ d’action et à s’impliquer dans l’organisation de mises en concurrence, en particulier par des missions d’assistance à maîtrise d’ouvrage7. En effet, être impliqué dans ce genre de procédure est déterminant pour l’architecte. Il participe à l’élaboration des « règles du jeu », en mettant à profit sa connaissance des concours et des effets parfois contre-productifs de certaines modalités, et renforce ainsi les conditions propices à l’émergence de la qualité.

L’intégration du réemploi dans des expériences récentes de concours à Bâle est particulièrement instructive8. Dans le concours de Walkeweg pour la réalisation d’un ensemble de logements, cette thématique affecte l’ensemble de la procédure, y compris la nature de l’exercice : au-delà de la proposition architecturale, le concours devient un test de maturité collective, destiné à des équipes au fonctionnement transdisciplinaire ; il porte sur la capacité des concurrents à travailler avec un stock donné d’éléments - hétérogène, non standardisé et en partie incertain - et avec des outils méthodologiques assez inhabituels (catalogue d’éléments, base de données, outil de calcul de l’énergie grise…). Le concours n’est plus seulement une forme de mise en concurrence équitable, transparente et qualitative, mais un lieu d’affirmation et de concrétisation d’un nouveau socle de valeurs – en l’occurrence une « nouvelle esthétique » et un « nouveau rapport aux ressources ». Le projet choisi inscrit dans le réel l’engagement collectif.

Nourrir le triptyque maîtrise d’ouvrage – maîtrise d’œuvre - maîtrise d’usage

Un autre champ opératoire s’est ouvert avec la (ré-)apparition de l’usage dans la production architecturale : le binôme historique « maîtrise d’ouvrage – maîtrise d’œuvre » s’est vu agrégé progressivement le concept de maîtrise d’usage, reconnaissant les pratiques et savoirs des usagers comme composantes du processus. Si l’assistance à maîtrise d’usage (AMU) s’est développée depuis plusieurs années en France9, elle est encore relativement émergente en Suisse. Initialement associée aux projets de rénovation10 ou à la mise en place de démarches participatives pour assurer l’implication directe des usagers dans la définition du projet, elle ouvre progressivement un espace d’intervention stratégique : comprendre les pratiques, les traduire spatialement et les intégrer aux dispositifs décisionnels.

On peut regretter que le diagnostic d’usage soit encore trop peu présent dans la production architecturale11. Cette démarche – qui implique observation in situ, entretiens, analyse des flux, repérage des appropriations ou des contournements des dispositifs spatiaux, etc. – ne permet pas seulement d’analyser le fonctionnement d’un bâtiment. En confrontant les intentions initiales aux usages, elle capitalise sur l’expérience pour la conception de futurs ouvrages.

La maîtrise d’usage permet à l’architecte de déplacer son regard. En intervenant en amont du projet, il enrichit sa pratique d’une compréhension aigüe des besoins, des pratiques et de leur transposition spatiale, et contribue de manière décisive à la qualité du bâti.

Diversifier les figures de l’architecte

Cet assouplissement de la segmentation traditionnelle des rôles est profitable à l’architecte, car il lui ouvre de nouveaux champs de compétences12. Si l’architecte est encore considéré comme le « chef d’orchestre » de la maîtrise d’œuvre, cette métaphore ne couvre plus l’étendue de sa pratique : l’architecte conçoit, coordonne, mais aussi négocie. C’est une réalité empirique à laquelle est confronté quiconque pratique ce métier : les solutions spatiales et constructives émergent d’itérations et d’ajustements successifs, entre des protagonistes aux compétences et objectifs différents, voire divergents. Le projet architectural est une négociation13 et l’architecte doit être capable d’identifier les enjeux, les éventuelles zones de frictions ou les intérêts communs, de créer des espaces d’échange et de confiance, pour obtenir une vision commune du projet et maintenir le curseur de la qualité à chaque étape du processus.

Mais face à la réalité des contraintes économiques, le négociateur doit souvent s’effacer au profit du « contrebandier » : « Aldo Van Eyck disait qu’il fallait introduire la qualité architecturale comme de la contrebande. Et c’est tellement vrai… J’ai toujours lutté pour chaque mètre carré qui n’était pas considéré comme assez rentable. La qualité est une lutte permanente dans notre métier »14. Ces propos – que l’on doit à Herman Hertzberger – désignent la capacité de l’architecte à s’immiscer dans les interstices du projet, à profiter d’une marge budgétaire, d’un détail constructif ou d’un ajustement réglementaire. C’est une intelligence des opportunités, qui lui permet de comprendre où et quand il peut infléchir une décision, pour servir la qualité du projet.

Concepteur, chef d’orchestre, négociateur ou « contrebandier », la diversité des figures de l’architecte ne dilue pas son rôle. Au contraire, elle est précieuse en lui permettant d’investir, tout au long du processus de production du bâti, les lieux - visibles et moins visibles - de la qualité. – Naïri Arzoumanian


1Paul Valéry, « Eupalinos ou l’Architecte », 1921, cité par Olivier Chadoin, Être architecte. Les vertus de l’indétermination, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2013, p. 6.
2Le Prix SIA, récemment institué, promeut une approche intégrée de la qualité architecturale qui se base sur les critères du Système Davos de qualité pour la culture du bâti. Il récompense des projets qui articulent qualité et durabilité, portés par des processus innovants et interdisciplinaires en Suisse. https://2026.prixsia.ch/fr.
3Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974. En France, Le Réseau Activités et Métiers de l’Architecture et de l’Urbanisme (RAMAU) prolonge cette pensée par une lecture empirique de cette production, avec en particulier les analyses de Guy Tapie ou de Véronique Biau, sur la transformation des pratiques socio-professionnelles.
4Françoise Choay, La règle et le modèle, Paris, Seuil, 1980, pp.103-106.
5Projet d’EPSM à Renens, développé par la Fondation de l’Orme, avec le soutien de la Direction générale de la cohésion sociale (VD), en cours.
6La Confédération a adopté en 2020 une stratégie interdépartementale d’encouragement de la culture du bâti, avec des mesures concrètes en faveur de procédures d’adjudications privilégiant la qualité et l’innovation. L’association «Le Concours Suisse» a d’ailleurs mis en place une exposition itinérante pour diffuser l’expérience helvétique en ce domaine. https://www.leconcourssuisse.ch/lexposition/
[7] https://www.bsa-fas.ch/fr/sections/fas-romandie/a/1393-qualite-des-concours-et-marches-publics/
8«Wohnüberbauung Baufelder C+D mit Bauteil-Wiederverwendung, Areal Walkeweg Nord Basel», Ville de Bâle (2023) et «Güterbahnhof Areal Wolf Basel-Stadt, Neubau MF03», CFF Immobilier (2025).
9Avec la création d’un réseau national des professionnels de l’Assistance à Maîtrise d’Usage en 2022 (https://www.reseau-amu.fr).
10Notamment dans les cantons de Genève (programme SIG-éco21) ou de Vaud (Programme Bâtiments de la Direction générale de l’environnement VD).
11Surtout proposé dans le cadre de rénovation ou pour les espaces publics (par exemple CBRE ou Enoki), le diagnostic d’usage s’étend peu à peu au domaine de l’habitat. Elément central de la recherche Entre-deux (Naïri Arzoumanian et Daphné Bengoa, Habiter l’entre-deux, Editions Parenthèses, Marseille, 2024), il est proposé aux maîtrises d’ouvrage dédiées au logement comme outil d’accompagnement stratégique (www.agencephos.com).
[12] Olivier Chadoin, Être architecte. Les vertus de l’indétermination, op. cit.
13Guy Tapie, «Théorie(s) de la fabrication des espaces», Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine 26/27–2012: https://journals.openedition.org/crau/573
14Extrait d’entretien mené avec Herman Hertzberger à Amsterdam, juin 2023.

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