Le réveil de la belle au bois dormant

Mandat d’études parallèles en procédure sélective pour une Maison des Innovations Sociales et des Solidarités

À l’horizon 2030, Nyon devrait accueillir la MISS (Maison des Innovations Sociales et des Solidarités), futur bâtiment d’Esp’Asse – une fondation exemplaire en matière d’économie circulaire et d’innovation sociale. Le mandat d’études parallèles en procédure sélective, à l’issue duquel le projet du groupement zurichois COMTE & MEUWLY a été retenu, se distingue à plus d’un titre. Son organisation, son déroulement et ses objectifs excèdent le cadre habituel de ce type de procédure et participent de l’intérêt que suscite aujourd’hui la concrétisation du projet. Plus qu’un simple processus de sélection, ce MEP s’affirme comme un véritable outil de recherche appliquée, mettant le réemploi au cœur de la réflexion architecturale, à une échelle encore peu explorée en Suisse, et en Romandie de surcroît.

Marqueurs identitaires

Situé à proximité du centre-ville de Nyon, le site est un témoin important du développement industriel vaudois et même romand. Acquis en 1900 par Théophile Mühlethaler, pionnier des parfums naturels et synthétiques, il se développe progressivement : un premier hangar, puis un dépôt, une maison d’habitation et deux longs bâtiments à toitures en shed viennent structurer l’ensemble, jusqu’à compter les actuels treize bâtiments vers 1950. Racheté en 1940 par Stellram, le site est converti à la métallurgie et accueille une centaine d’emplois jusqu’à sa fermeture en 1999, marquant la fin d’un siècle d’activité industrielle et laissant derrière lui un ensemble bâti hétérogène mais identitaire.

Le marasme est pourtant de courte durée. Dès 2001, le site est acquis par la fondation Esp’Asse, avec le soutien de la Loterie romande et d’UBS. Née en 2000 de l’engagement d’un groupe de personnes, la fondation développe un modèle singulier, ancré dans son territoire et dans des logiques de mutualisation. Sur les 11’000 m² de surfaces disponibles, 6’500 m² sont loués à prix coûtant à des associations actives dans l’innovation sociale ainsi qu’à des artistes. Aujourd’hui, le site accueille une soixantaine de locataire·rices et constitue un écosystème dense, fait d’usages hybrides et d’appropriations successives.

Opportunités

À seulement huit minutes pedibus du centre-ville et malgré 25 années d’existence, Esp’Asse reste paradoxalement enclavé, pris entre voie ferrée, route et rivière. Peu visible et difficile d’accès, il fonctionne en retrait, presque en autonomie. Cette situation est toutefois appelée à évoluer. L’adoption, en 2017, du plan de quartier Étraz-sud visant à « renouveler les affectations existantes de manière à les mettre en conformité par rapport aux usages de la Fondation Esp’Asse et ainsi d’en développer son potentiel », conforte la Fondation dans sa mission en lui accordant 6'000 m2 de droits à bâtir.

À cela s’ajoute un projet structurant : la réalisation d’une passerelle de mobilité douce reliant les deux rives de l’Asse et connectant directement le site à la gare de Nyon ainsi qu’aux quartiers en développement. Ce nouvel équipement modifie en profondeur les conditions d’accessibilité et de visibilité du site, le faisant passer d’une situation d’arrière-plan à une position stratégique. Dès lors, une question centrale émerge : comment renforcer la dynamique existante sans en altérer les qualités, tout en accompagnant cette ouverture à la ville ? C’est dans ce contexte qu’apparaît la MISS, appelée à occuper une partie de l’actuel parking, au nord du périmètre, au contact direct de la future passerelle.

Inattendus steakholders

Avec la MISS, Esp’Asse entend amplifier et rendre visible la dynamique déjà à l’œuvre. Le programme – ateliers, bureaux, espaces collectifs, restaurant, ainsi que des logements temporaires en surélévation – s’accompagne d’une ambition explicite : traduire spatialement les valeurs de la fondation en intégrant le réemploi « des matériaux, des savoirs et des usages » dans une perspective sociale, environnementale et économique. Il ne s’agit pas seulement de construire un bâtiment, mais de formaliser un cadre capable d’accueillir des pratiques évolutives.

Cette ambition s’appuie sur un processus élargi, mêlant réflexion participative interne, collaborations académiques et recherches appliquées menées par et avec des instituts de HES (notamment l’Institut Transform de la HEIA-FR) dans les domaines de l’innovation sociale et du réemploi, tandis qu’un atelier de projet de 3ème année de Bachelor à la HEIA-FR (Philippe Gloor y est professeur associé), a permis de documenter précisément l’existant et de fournir les fonds de plan du MEP. Merci à eux ! Et comme à l’issue d’un concours on ne se souvient que des gagnant·es, la suite propose de passer en revue les propositions de chaque groupement finalement retenu pour ce MEP. Ils étaient trois, contre une cinquantaine de candidatures reçues.

Accompagner plutôt qu’imposer

Le projet « Lisières » du groupement constitué par Sujets Objets se distingue par une approche particulièrement sensible des transitions et des seuils déjà existants. Fidèle à son nom, il explore différents types d’entre-deux – entre bâti et paysage, entre usages et temporalités. Le site est envisagé comme un écosystème déjà actif, que le projet vient accompagner plutôt que transformer. L’architecture y est proposée comme le catalyseur des paramètres sociaux, écologiques et de durabilité. Le choix de deux volumes, dont un aligné parallèlement à la route de l’Étraz, témoigne d’une grande finesse d’implantation et assurant une liaison vers le parking existant et sa transformation/appropriation future. Articulée sur plusieurs échelles – structure, enveloppe, second œuvre, objets trouvés –la stratégie de réemploi développée avec Renaud Haerlingen (un des membres fondateurs de Rotor DC) et Materiuum révèle une maîtrise remarquable des flux de matériaux et des filières existantes. La démarche participative, pensée comme un processus continu, renforce cette attention aux usages et aux dynamiques sociales. Toutefois, la multiplication des dispositifs spatiaux et la dispersion des lieux d’activation (terrasses, toitures, belvédères) tendent à diluer la lisibilité d’ensemble. L’indétermination revendiquée, si elle ouvre des possibles, fragilise en retour la hiérarchie des espaces et complique leur appropriation.

La proposition de SAPACOCOZIR, groupement mené par SAAS, repose sur une lecture territoriale forte et vise à restaurer les continuités entre ville, nature et infrastructures. L’organisation de la MISS en strates fonctionnelles – activités collectives, espaces de travail, terrasse publique – offre une structure claire et cohérente, et propose une forme compacte et forte, presque politique, symbolisée par une tente constituée d’éléments découpés de béton occupant une partie de la terrasse. La porosité des parcours, à l’exemple de la généreuse ouverture nord-sud en plain-pied et des connexions avec la passerelle, participe à une ouverture du site vers son environnement. Avec Zirkular comme spécialiste sourcing, le groupement avait lui aussi fait le pari d’une stratégie réemploi concrète et opératoire : déconstruction sélective in situ, identification de potentielles mines urbaines à proximité. Cette ambition se heurte cependant à certaines limites. La rigidité de certaines typologies, notamment dans l’organisation des espaces de travail, et la déconstruction de bâtiments interrogent la cohérence entre discours et mise en œuvre : une architecture véritablement contextuelle doit s’ancrer dans une résistance critique face aux logiques de tabula rasa. Ici, le projet oscille entre une volonté de transformation radicale et une attention sincère au contexte, sans toujours parvenir à les réconcilier pleinement.

Le projet de l’équipe formée par COMTE & MEUWLY a convaincu le collège d’expert·es par une posture à la fois humble et structurante, fondée sur une collaboration avec l’existant. Au contraire des deux autres propositions, la MISS se pose sur la topographie au moyen d’ateliers en emmarchements. En découle une grande richesse spatiale que le bâtiment exploite en coupe avec des hauteurs allant du simple au triple, promesses d’une grande variété d’affectations. Les toitures inclinées prolongent le langage hétérogène existant qui constitue une partie de l’identité du site. L’organisation générale en trois niveaux – canopée, esplanade et parvis – offre une lecture claire et articule efficacement les différentes échelles, du paysage au bâtiment, en passant par les usages. Le grand escalier reliant la terrasse publique au cœur du site agit comme un véritable dispositif spatial et social, favorisant les rencontres et les appropriations. Plus qu’un simple élément de circulation, il devient un lieu en soi, capable d’accueillir des usages imprévus. Le projet se distingue par sa lecture fine du rôle de l’architecture comme support de pratiques collectives. Le projet se distingue également par sa conception du paysage comme un processus évolutif, intégrant des « interstices nourriciers » associant biodiversité, agriculture urbaine et usages collectifs. La stratégie de réemploi, développée par le laboratoire SXL de l’EPFL, dépasse la seule dimension matérielle pour devenir un outil culturel, pédagogique et participatif. En assumant une part d’indétermination, le projet propose un cadre ouvert, capable d’évoluer dans le temps sans perdre sa cohérence.

Image non contractuelle

Un mot encore sur les images produites par les trois groupements. Alors que Sujets Objets et Saas privilégient des visualisations précises de leur projet – parfois au risque de figer les intentions –, COMTE & MEUWLY ont demandé à Pierre Ferrero, artiste dessinateur de BD établi à Lyon, d’illustrer le leur. Ces deux illustrations fournies en marge ne font d’ailleurs l’objet d’aucun commentaire dans le rapport de jury, au contraire des autres – une image trop brutaliste pour SAAS, trop proche d’une façade de bureaux verre-acier rappelant les années 1980 pour Sujets objets. Des images trop précises qui auront desservi les projets. Des images pourtant nées de stratégies réemploi très concrètes et opératoires. C’est finalement le projet présentant l’image la moins contractuelle qui, au profit d’une approche architecturale aussi holistique qu’ouverte, aura su convaincre le jury. Un choix stratégique à méditer.

Que retenir de ce MEP ? Les trois projets illustrent ce qui ressemble à un (nouveau ?) paradigme réclamant une Architecture ouverte et incertaine, participative et transformable dans le temps. Pour ce faire, la maîtrise d’ouvrage a d’ailleurs tenu à intégrer la Commune de Nyon dès le début du processus, préparant le terrain pour ce projet atypique. En proposant une architecture qui ne s’impose pas et se présente comme un équilibre entre indétermination formelle et définition d’un cadre précis, le projet du groupement COMTE & MEUWLY présente l’existence de cette marge de manœuvre comme possible, voire souhaitable : l’inattendu est en mesure d’émerveiller et les moments qui restent à découvrir et à formaliser traduisent une logique d’ouverture et d’accompagnement du site et de son développement – et c’est sans doute là que réside sa force. – François Esquiviez

Advertisement