Des espaces autres

Le Prix FAS est décerné à Nina Guyot, Blerta Axhija et Marine Evrard à Genève

Lauréates du Prix FAS 2025 représentent une génération de praticiennes qui explorent d’autres manières de penser la planification urbaine. Avec leur association PAV living room, fondée en 2023 à Genève, Nina Guyot, Blerta Axhija et Marine Evrard développent une approche expérimentale, transdisciplinaire et résolument ancrée dans le terrain. À travers la curation d’installations, performances, dispositifs scénographiques et publications, elles créent des situations qui interrogent les façons d’habiter les territoires en mutation.

Le nom de leur projet en dit déjà long: PAV pour Praille–Acacias–Vernets, un vaste secteur en transformation au sud-ouest de Genève, longtemps dominé par l’industrie et la logistique, et qui devrait accueillir plus de 20 000 nouveaux habitant·e·x·s d’ici 2060. Living room, comme un salon installé au cœur de cette mutation, un espace à la fois familier et transitoire, où l’on peut s’arrêter, observer, expérimenter.

Là où les plans d’aménagement envisagent une transition linéaire, de l’ancien au nouveau, PAV living room s’installe dans l’intervalle — révelant les potentiels de entre-deux, «des espaces autres», comme les a appelés Michel Foucault.1

Tout commence par un lieu, ou plutôt par plusieurs lieux. Les actions de PAV living room s’inscrivent dans un temps présent, qui ne se satisfait pas d’attendre un futur planifié. À l’occasion de leur première édition, Imaginaires en situation, elles investissent friches, interstices et espaces logistiques, non comme des vides, mais comme des espaces à potentiel.

Ces lieux incertains deviennent le cadre de rencontres et de cohabitations temporaires entre artistes, chercheur·e·x·s, habitant·e·x·s, performeur·se·x·s ou architectes. L'intervention du collectif Xenia mêle machines, danse et architecture, investissant les zones logistiques pour en détourner les outils et générer de nouvelles spatialités. Danced Stances s’empare d’un stade de football, interrogeant la réappropriation de lieux traditionnellement masculins par des corps féminins. Enfin, le collectif La Dalle explore les tunnels souterrains à travers une performance culinaire inédite. il ne s’agit pas de produire des objets finis, mais d’activer des dynamiques, de susciter des récits et de générer du commun à partir de l’existant, créant de nouveaux narratifs à travers la transformation d’un lieu.

En rendant visibles les tensions, les usages et les multiples couches d’un territoire, ces actions posent des questions essentielles : comment habiter l’interstice ? Comment penser la ville comme un processus plutôt qu’un résultat figé ?

Dans le contexte du thème « in-discipline », choisi pour l’assemblée générale 2025 de la FAS à Genève, la reconnaissance de leur travail apparaît comme un écho évident, tant leur pratique met en relation différents univers et pratiques : l’interdisciplinarité comme méthode. Elle consiste à décaler le regard, à offrir une multiplicité de récits qui s’additionnent plutôt que de s’imposer. Leur pratique est à même le sol, sans surplomb ni abstraction.

Plutôt que de figer le territoire dans des visions synchroniques — des instantanés de projet prisés des masterplans — PAV living room privilégie une lecture en strates — diachronique, à la manière d’un palimpseste. Cette approche permet d’embrasser la complexité de la ville réelle : ses temporalités multiples, ses usages superposés, ses contradictions.

Leur recherche s’élabore à la croisée de la pratique et de la théorie : d’un côté, des projets in situ, pensés et menés avec des urbanistes, artistes, architectes; de l’autre, un travail de documentation, de réflexion et de transmission, via des conférences ou à travers leur revue annuelle PAV living room Magazine. Ce va-et-vient entre l’espace et le récit constitue le cœur de leur démarche.

Le fil conducteur : la redéfinition de l’espace public. Dans les zones du PAV, les terrains encore actifs sont souvent considérés comme «hors-ville», tandis que les futurs projets affichent des visions conformistes de l’espace public. Les curatrices cherchent et testent de nouveaux types d’espaces, au-delà des normes. Entre ces deux pôles, PAV living roompropose une autre voie : attentive aux usages en place, aux appropriations informelles, aux formes d’urbanité spontanée.

Deux ans après sa création, l’association est devenue une actrice incontournable de la culture du bâti à Genève. Ce positionnement s’explique autant par la justesse de ses questionnements que par la générosité de ses formes. En ouvrant un champ d’expérimentation à une nouvelle génération, en décloisonnant les disciplines et en intégrant des voix multiples, PAV living room réinvente les modalités de fabrication urbaine.

Plutôt que d’attendre des lendemains aménagés, elles montrent qu’il est possible, ici et maintenant, de tester d’autres manières de faire ville. Leur approche, profondément ancrée dans l’expérimentation collective, laisse place à l’inattendu, à l’imprévu, à l’invention.
Et c’est peut-être cela leur proposition la plus forte: faire de l’incertitude un moteur, et non un frein. – Philippe Buchs

Philippe Buchs (1989) est un architecte EPFL basé à Genève. Il a co-fondé el bureau Sujets Objets en 2020 et est membre FAS/BSA Genève depuis 2023.

1Titre emprunté à la conférence donné par Michel Foucault en 1967 à Paris

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