Je ne connais pas Chêne-Bourg, du moins pas son nouveau visage qui prend forme depuis l’ouverture de la gare du CEVA en 2019. Une fois quitté l’univers métallique et vitré imaginé par Jean Nouvel, je me retrouve sur une longue esplanade marquée d’émergences rappelant la présence de la gare souterraine. L’heure est au transit des pendulaires à vélo qui filent à toute vitesse sur une Voie verte ressemblant plus à une autoroute dédiée à la mobilité douce. Telles de grandes étagères de béton garnies de façades modulaires en bois, deux immeubles récents explosent l’échelle du bâti environnant. À quelques encâblures à l’est se dresse la tour Opale, conçue par Lacaton & Vassal et réalisée en association avec… Nomos. Elle peine à cacher un mastodonte de verre noir qui rappelle l’architecture tertiaire des années 1980, mais n'est autre que le dernier-né du complexe Rolex. Le plus récent ajout au périmètre se tient en second plan. Il a bien du mal à rivaliser avec ses deux voisins, mais domine nettement le tissu bâti environnant d’une zone d’activités mixtes dont il occupe la pointe ouest. Avec sa composition en mille feuilles, il ressemble à si méprendre à l’immeuble de bureaux classique. De loin seulement…
Il se trame quelque chose le long de cette portion de Voie verte. Du haut de ses vingt mètres, le nouveau venu s’affirme comme l’anticipation du paysage en mutation que le PLQ de la Mousse (signé Nomos) va reconfigurer. Bientôt déjà, les derniers vestiges de la zone d’activité, halles et hangars abandonnés en tête, seront remplacés par un ensemble mixte à dominance résidentielle.
C’est dans ce contexte dynamique que le groupe éditorial Médecine & Hygiène, propriétaire depuis 1970 de deux parcelles accueillant l’imprimerie de la coopérative, commande à Nomos une étude de densification, entre ses quatre murs premièrement. En prise directe avec la mutation du secteur, Nomos propose d’étendre cette étude à l’échelle de la parcelle et les négociations avec un service d’urbanisme communal pragmatique sont fructueuses. Bon sens actuel oblige, la surélévation de l’existant à l’aide d’une structure légère en bois est envisagée, et rapidement abandonnée en raison de l’obsolescence structurelle du bâtiment. Nomos conçoit alors un projet en deux bâtiments de 4 niveaux capables d’accueillir 3 ou 4 étages supplémentaires. Cette éventualité ne tarde d’ailleurs pas à se concrétiser.
En cours de chantier, il est décidé de surélever le premier volume de trois étages afin de répondre aux nombreuses sollicitations d’entreprises et artisans délogés par le PLQ et souhaitant rester sur place, tout en relogeant les anciens locataires (les éditions Médecine & Hygiène, les éditions Zoé et une usine de ressorts industriels). Ces rocades sont rendues possibles par un phasage mettant à profit l’existence des deux parcelles. Les sept étages abritent aujourd’hui un chocolatier, un sertisseur, une entreprise réalisant des cabines de vernissage, et des bureaux dont ceux de Nomos. À la faveur du futur Plan Directeur Cantonal 2030, la répartition autorisée (en dérogation) est de 40% de bureaux et 60% d’activités.
Avec sa silhouette, ses bandeaux tramés par la modularité des éléments de façade, le nouveau bâtiment reflète la zone en mutation : les plaques de fibrociment gris clair des contrecœurs des quatre premiers niveaux et les bandeaux noirs en panneaux photovoltaïques des étages supérieurs (les couleurs des voisins Opale et Rolex) en retrait sont associés à des menuiseries en aluminium brut : le caractère industriel et lisse cherche à calmer le jeu plutôt qu’à se faire remarquer et passera inaperçu une fois la zone d’activités densifiée.
Mais en se rapprochant, le calpinage modulaire se révèle être une organisation plus organique de la façade : les bandes horizontales sont décalées et se chevauchent aux angles du volume – coupe en split-level ? – pour laisser apparaître les retombées d’eau et autres réseaux. Leur inclinaison de 6° permet de dissimuler les caissons des stores à projection qui atténuent la netteté des contours du volume une fois déployés. L’expression pragmatique qui donnait au bâtiment son apparente robustesse s’efface alors devant celle plus fragile d’un château de cartes. Plus qu’une simple façade protectrice, Nomos propose un épiderme composé d’une épaisseur constante de 22 cm (parois avec armatures et menuiseries en aluminium, vitrage et isolation) à laquelle il faut additionner une surépaisseur moyenne (mais variable !) de 29 cm pour les éléments extérieurs (Swisspearl, PV, stores) : un organe en mesure de s’adapter au milieu qui l’entoure pour réguler l’apport lumineux, la ventilation, et le confort à l’intérieur. Et tout ceci mécaniquement : on ne mise pas sur l’automatisation, mais sur le bon sens humain.
Fragile – parce que délicatement conçu et construit – et robuste à la fois, le bâtiment certifié THPE incarne l’idée de durabilité : tout ce qui a pu être assemblé sans colle ou soudure l’a été, et les matériaux sont utilisés avec parcimonie et bon sens. Le dénudement est tout à la fois une forme d’honnêteté constructive, une mesure assurant la grande durabilité du bâtiment – facilement atteignable, facilement réparable –, et un parti esthétique déterminant et exigeant en termes de maîtrise des détails et des installations.
Murs en béton apparent, caillebotis et portes de palier borgnes en acier galvanisé, radiateurs et mains courantes rouge vif : l’esthétique industrielle des façades se prolonge à l’intérieur dans les espaces de distribution communs.
Surprise lorsque l’on pénètre sur les plateaux puisque derrière la façade cache une structure en bois ! Plutôt que de la montrer et de revendiquer leur approche architecturale durable, NOMOS la protège très pragmatiquement à l’aide d’une façade rideau aux accents technoïdes. Autour du noyau en béton, les plateaux de 600 m2 ponctués de deux poteaux permettent jusqu’à deux locataires de s’installer. Pour assurer cette flexibilité d’usage (bureaux et activités), on a misé sur des planchers mixtes bois-béton scellés par du béton coulé dans l’entre-deux des poutres BLC doubles qui les supportent et reposent sur des porteurs situés en façade. Un critère détermine cependant la répartition des usages : la charge admissible par mètre carré des dalles va decrescendo au fur et à mesure que l’on monte dans les étages. La répétition des poutres d’une hauteur statique de 60 cm et percées de réservations pour le passage des chemins de câbles et des conduits d’aération rythme des plateaux qui restent par ailleurs très sobres.
Sobres mais pas neutres pour autant. C’est à l’intérieur qu’apparaît la logique des contre-cœurs décalés en façade, résultat d’une réflexion sur les usages et la situation urbaine : places de travail protégées le long de la façade sud, réception et salles de réunion ouverts sur la ville et son développement à l’ouest et à l’est.
Une courte visite dans les bureaux de NOMOS installés au 3e étage s’impose : l’impression générale calme et sombre en cette matinée ensoleillée contraste avec l’apparence industrielle sobre et claire du bâtiment. Des panneaux de bois colorés ponctuent des espaces partiellement cloisonnés par des murs de terrapad (terrabloc) et maçonnés avec des joins fins en argile. En plus d’une esthétique linéaire, ce type de cloison compense l’inertie restreinte des éléments en bois et métal du bâtiment. Les cloisons de terre cohabitent avec des cloisons de verre récupérées, tout comme le sont aussi les luminaires de l’ancien bureau qui ont été réinstallés. Le pignon en attente de la deuxième partie de l’immeuble est un double mur de briques silico-calcaires.
Mosso s’inscrit dans une lignée historique, en Suisse romande, de constructions dédiées à l’artisanat et à la petite industrie. On pense à la coopérative ARCOOP (frères Honegger, 1958) qui témoignait de l’importance accordée à la présence de l’artisanat en ville, mais aussi de l’esprit d’entreprenariat et d’entraide nécessaire à la pérennisation d’entreprises locales, aussi petites soient-elles. Comme les frères Honegger à leur époque, Nomos propose un bâtiment d’avant-garde apportant des réponses aux questions sociétales et environnementales actuelles, sans pour autant tourner le dos à l’architecture et à la magnification de chaque élément dans un tout cohérent et esthétiquement soigné. – François Esquivié
François Esquivié (1979) a étudié l'architecture à Grenoble et Dresde, vit à Zurich et enseigne dans le cadre du Master conjoint en architecture à la HTA de Fribourg. Parallèlement, il est terminologue, rédacteur spécialisé et traducteur chez CRB et écrit occasionnellement des articles sur l'architecture, le paysage et l'urbanisme pour des revues spécialisées.