Se fabriquer par soi-même

Centre de formation des métiers de la construction à Echallens de Dettling Péléraux architectes

C’est dans l’écrin éclectique d’une zone industrielle et artisanale proche du centre d’Echallens que la Fédération vaudoise des entrepreneurs (FVE) a racheté les hangars d’une ancienne entreprise de maçonnerie pour le convertir en Centre de formation des métiers de la construction.

Au premier regard, le bâtiment s’exprime par son caractère industriel, exacerbé par ses dimensions, 40 mètres de large par 70 mètres de long, et l’uniformité du revêtement de ses façades en tôles ondulées Cette première impression est rapidement déjouée par la brillance des tôles en aluminium brut et l’irrégularité de la rythmique des sheds qui composent sa silhouette. Ces deux éléments architecturaux annoncent la présence d’un bâtiment atypique et hybride qui dépasse les préjugés. En s’approchant, deux larges ouvertures vitrées et légèrement renfoncées marquent les entrées et renforcent le présage d’un bâtiment à vocation publique. Puis, en pénétrant à l’intérieur du bâtiment, son statut change de manière saisissante. Un monde artisanal se déploie autour de la thématique du gros œuvre, des mini-chantiers bien ordonnés sont visibles, les ouvriers travaillent une chorégraphie méthodiquement répétée. Cependant, tout est un peu trop propre, trop organisé, pour n’être que le théâtre d’un simple chantier, révélant alors le vrai sens du bâtiment, son affectation dédiée à la formation, proposant des halles de mise en pratique et des salles pour les cours théoriques.

Il est rare de se confronter à des bâtiments qui font converger le fond et la forme de manière aussi soutenue et cohérente. La valorisation d’un ancien bâtiment industriel a permis de reconsidérer sa substance bâtie dans le but d’accueillir un centre de formation dédié à la pratique artisanale des métiers du gros œuvre. Ce que les architectes Dettling Péléraux ont réussi ici à transcender intellectuellement, en intégrant le processus d’extension et d’assainissement du bâtiment d’origine dans une logique de maintien de la substance bâtie et de réemploi des éléments sains, est marquant d’une nouvelle sobriété. L’intérêt architectural du projet s’affirme par sa capacité à juxtaposer, dans un rapport volontairement ambigu entre mimétisme et distinction, les nouveaux rajouts aux éléments d’origine. Il ne s’agit ici nullement de faire voir par contrastes, mais de chercher une homogénéité architecturale qui évite la simplicité du patchwork pour lui préférer un travail sensible sur l’authenticité de la matière. C’est ainsi que se construit l’identité, l’ambiance et la justesse architecturale lorsqu’elle est écrite comme une poésie brute et authentique, conçue à la pesée du bon sens et à l’acceptation des ressources disponibles.

Un tel concept implique de lutter contre les aprioris et les mauvais reflexes. Il s’agit pour l’architecte d’expliquer et de convaincre tous les acteurs du projet : politiciens, investisseurs, planificateurs, bâtisseurs et utilisateurs. Il faut également rassurer en réduisant les besoins et en maximisant les mutualisations, tout en se soumettant au jeu des comparaisons, ceci jusqu’au retour des appels d’offre, en démontrant que le réemploi n’induise ni plus-value, ni pertes de temps, et surtout qu’il ne fasse pas vieux tout en conservant sa patine. C’est finalement par la circularité de la chaîne d’approvisionnement que vient la réponse. Dans une société globalisée où les flux et les filières se perdent en méandres inextricables, se focaliser sur les ressources et les matériaux disponibles, c’est minimiser les risques de pénurie et s’inscrire dans une logique de continuité. En rebond, cela diminue les transports inutiles, favorise les savoir-faire locaux et décarbone la construction.

L’organisation du bâtiment principal se révèle par une typologie à 3 travées unifiées par une toiture composée de 14 sheds de deux tailles différentes. L’intervention sur la travée de la halle existante se limite à 6 nouvelles ouvertures pourvues de grandes fenêtres coulissantes. La deuxième travée se compose d’une halle reconstruite avec des matériaux de réemploi. La troisième travée, nouvellement conçue, s’insère dans l’entre-deux à la manière d’une pièce centrale ajustée. En contrepoint, le maintien du volume, qui constitue la tête administrative du site, offre une articulation intéressante des espaces extérieurs au droit de l’entrée principale.

La reconstruction de la deuxième halle est effectuée grâce au réemploi des éléments déconstruits provenant des ailes secondaires du bâtiment d’origine, dont la configuration en forme de U délimitant une cour centrale ne répondait pas aux exigences de fonctionnement d’un centre de formation. Le stockage des matériaux déconstruits a été effectué directement sur site. Lors de la reconstruction, les panneaux de façades en béton préfabriqué ont été glissés entre les piliers de la structure porteuse. Leur mise en œuvre inversée est justifiée par l’isolation extérieure de l’enveloppe du bâtiment et expose vers le côté intérieur la modénature de leur face en béton lavé. Les éléments structurels en bois ont été réutilisés pour construire la charpente des couverts extérieurs en respectant leurs trames originelles. Les tôles en acier zingué ont retrouvé leur usage d’antan pour la couverture des toitures. En proscrivant toute transformation sur les éléments récupérés, puis réemployés, les architectes posent une réflexion fondamentale sur l’approche du réemploi, réduisant au minimum l’apport de nouveau intrants. Leur attitude s’évertue à garder intact la qualité industrialisée des matériaux, à les réutiliser dans leur fonction initiale, à respecter leur état d’exigence et à penser l’opportunité d’une réutilisation future. Les conséquences de ce concept s’avèrent multiples pour les planificateurs qui doivent procéder à un inventaire précis, considérer les risques constructifs et structurels de chaque pièce, garantir une diminution des sollicitations dans le cadre du nouveau projet et assurer une continuité de la chaine des responsabilités par l’intervention de la même entreprise lors du démontage et de la pose des éléments réemployés.

En complément des deux halles, la nouvelle travée centrale s’apparente, au rez, à une distribution logistique qui permet d’accéder de plain-pied aux deux halles d’exercices, aux services (vestiaires, sanitaires et rangements) et aux escaliers permettant de rejoindre l’étage. Ponctuée de quatre puits de lumière verticaux, elle possède une aura sculpturale et révèle la spatialité du bâtiment en coupe. A l’étage, la circulation centrale du rez se dédouble pour offrir des vues plongeantes sur les halles d’exercice dans un lien didactique et pédagogique évident. Les salles de cours occupent le centre du bâtiment et profitent du riche apport de lumière naturel des sheds. Orientés au nord, ils permettent d’éviter les surchauffes et assurent un confort estival qui fait jouer l’inertie thermique et la ventilation naturelle en limitant les moyens techniques. Au niveau de la physique du bâtiment, l’approche par couches successives, dite en oignon, permet de définir des températures de confort différenciées selon les affectations : les halles sont tempérées entre 10°C et 12°C par des convecteurs industriels placés au plafond constituant une zone en climat intermédiaire en périphérie du volume bâti, les salles de cours sont chauffées entre 18°C et 21°C et occupent une position centrale protégée du climat extérieur. La pose d’une isolation extérieure garantit une parfaite continuité de l’enveloppe.

L’impression d’exemplarité véhiculée par le Centre de formation des métiers de la construction à Echallens se confirme par les chiffres. Sur une surface de plancher totale de 6’100 m2, 1'800 m2 ont été rénovés et assainis, 2’100 m2 sont issus du réemploi et 2’200 m2 sont neufs, ce qui correspond à un ratio supérieur à 3/5 d’éléments maintenus et réemployés. Se fabriquer par soi-même, avec résilience, c’est penser le réemploi en travaillant au soin de l’architecture. – Yves Dreier

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