Séparations et proximités, les paradoxes de la densification

Francesco Della Casa

A la lumière de récentes votations fédérales (Lex Weber, LAT), on pourrait penser que le débat contemporain densification versus étalement urbain est entré dans une phase cruciale. Le souci d’économiser les espaces non-bâtis, de rationnaliser les déplacements individuels ou de concentrer l’habitat autour des équipements collectifs paraissent être devenus majoritaires. Pourtant, cette adhésion semble, à maints égards, receler des caractères paradoxaux dans nos sociétés qui, bien que plus diversifiées que jamais, semblent davantage mues par des ressorts individualistes consuméristes que par un projet collectif. Plus précisément, elle semble davantage se nourrir de craintes diffuses ou de mythes que de l’émergence d’un désir d’urbanité uniforme.

Imaginaire et réalités des choix

Alors que le corps électoral est aujourd’hui majoritairement composé d’urbains, il penche désormais pour la sanctuarisation des espaces ruraux, lesquels sont le cadre de travail et de vie d’une minorité toujours plus réduite. Sans que l’on puisse pour autant affirmer qu’il s’agisse d’un souci de préserver les ressources d’approvisoirement alimentaire, qui se reflèterait fortement dans les choix de consommation. C’est plutôt la persistence d’une mythologie rurale qui domine, exploitée aussi bien par la communication politique que par la grande distribution. On se pense toujours comme sédentaire, enraciné, originaire, alors que l’on vit tout le contraire : on consomme, on pense, on réagit de manière de plus en plus uniformisée et stéréotypée, en accord avec un système global de production des biens (1).

Macro-espaces, micro-espaces

Les géographes l’ont bien identifié (2), notre espace se fragmente en macro-espaces dé-territorialisés (Internet, l’information en temps réel, la consommation, etc…), en espaces dilatés (la pendularité dans le travail et les loisirs, la mobilité résidentielle, etc …) et en micro-espaces de voisinages, lesquels sont de moins en moins investis. On peut, dès lors, parler d’une multiplicité d’identités urbaines, là où, naguère, elles tendaient à se confondre. Néanmoins, selon Michel Lussault, un caractère commun semble devoir perdurer : « L’espace des hommes et la spatialité naissent d’un travail des sociétés sur elles-mêmes. Ce travail, qui mobilise tous les opérateurs sociaux, s’explique par l’existence pour les sociétés d’un problème primordial, que chacun tend à régler avec ses moyens propres, variables selon l’époque considérée : la séparation ».(3)

Séparations et proximités

L’activité de discrimination entre le proche et le lointain est essentielle pour permettre de considérer les rapports sociaux et spatiaux. Elle permet à chaque acteur d’identifier quelles sont les proximités qu’il ressent comme désirables ou, au contraire, lesquelles il souhaite maintenir à distance. Et ce, que ce soit au sein de l’espace domestique, dans la ville, les réseaux de transports ou dans l’espace non construit. Ce ressenti peut fortement varier dans le temps et selon les circonstances, il peut être modifié par l’apprentissage, le conflit ou la négociation.

L’art de matérialiser séparations et proximités est le fondement même de l’architecture et de l’urbanisme. Il requiert dès d’être articulé avec un soin particulier, dès lors que l’on souhaite augmenter la densité bâtie. Car celle-ci accroît, parallèlement, le nombre de parties prenantes, d’arbitrages contradictoires, de conflits entre aspirations individuelles et logiques systémiques, entre imaginaires et coalitions d’intérêts. Dès lors, les urbanistes et les architectes apparaissent souvent démunis, tant ils peinent à déceler quels processus ou quelles structures seraient à même de répondre de manière satisfaisante à cette fragmentation d’intérêts. Car il y a pour eux un paradoxe supplémentaire : plus les comportements semblent s’uniformiser sous l’effet de la globalisation, moins il existe de modèles reproductibles réellement opérants.

Conflits et coalitions

Pour David Harvey, cette contradiction n’est qu’apparente : « La concurrence spatiale entre les localités, les villes, les régions et les nations prend une signification nouvelle à mesure que chaque alliance régionale cherche à capter et à conserver les bénéfices réalisés dans la compétition avec d’autres. Les luttes de classes globales se dissolvent donc sous nos yeux en une multitude de conflits interterritoriaux. Lénine avait raison ».(4) Selon lui, la compétition serait donc susceptible, non de favoriser la domination globale des modèles triomphants, mais d’être le facteur même d’une future fragmentation entre coalitions, lesquelles pourraient même se décliner à l’échelle d’un quartier, voire d’unités plus petites.

Dès lors, il conviendrait d’observer les constructions produites par certaines coalitions composées de « perdants » de la globalisation : en Alabama, avec Rural Studio, en France, avec Patrick Bouchain, dans les townships d’Afrique du sud, avec Caren Smuts, voire même en Chine, avec Wang Shu. On constate très vite qu’aucune de ces traductions architecturales ne peut devenir un modèle, ce à quoi du reste elles n’aspirent pas. Mais que chacune est très étroitement circonscrite au groupe pour lequel des processus appropriés ont  été élaborés.

A la condition de savoir résister à la tentation de transposer de telles expériences dans des groupes différents, d’accepter les conflits comme générateurs de coalitions, il se peut, par contre, que l’on puisse être capable d’inventer une traduction architecturale propre à un milieu spatial et social donné, pour lequel la densification et la coalition sont une chance et non une fatalité. Il faut pour cela apprendre à se confronter à la diversité, à accepter conflits et contradictions, pour parvenir à percevoir l’ampleur inédite des expériences possibles, et de percevoir les opportunités non conformes d’agir.

La densification, que l’on pourrait plutôt renommer coalition urbaine, devrait donc également porter l’accent sur les avantages de la proximité, de la coprésence, de la collaboration ou de la coopération. Ne serait-ce que pour influer sur les décisions relatives à son cadre de vie, être partie prenante quant aux choix de développement territoriaux. Il faut sans doute pour cela renoncer à croire que les résultats des votations territoriales récentes seraient l’expression d’une adhésion soudaine à une urbanité de modèle global, mais plutôt y voir l’addition de motivations diverses, susceptibles de générer des fragments de coalitions particulières.

(1) Ainsi récemment, un entraîneur de football d’origine turque, au succès incontestable, se vit-il publiquement reprocher de ne pas faire ses courses à la Migros de Bâle, avant d’être limogé.

(2) Jacques Lévy, « ‪L'invention du monde: ‪Une géographie de la mondialisation », ‪Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris 2008.

(3) Michel Lussault, « De la lutte des classes à la lutte des places », Ed. Grasset, Paris 2009, p. 39

(4) David Harvey, « Géographie de la domination », Ed. Les prairies ordinaires, Paris 2008, p. 100

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