Plot-Vadis, une culture du bâti sans ambition urbanistique ?

Yves Dreier

Lausanne, 4e ville suisse par le nombre d’habitants après Zurich, Genève et Bâle, hésite entre une évolution résolument urbaine et un héritage morphologique périurbain. Cette réticence à se considérer comme une ville est-elle due à sa topographie en pente qui constitue son identité territoriale avec l’irrésistible attrait de son orientation méridionale vers le lac Léman et les Alpes ? Ou serait-ce plutôt dû à des causes plus pragmatiques et politiques qui agiraient de manière invisible ?

Un débat sur les enjeux urbanistiques

Les questions touchant au développement de l’urbanisme lausannois font l’objet d’une actualité brûlante avec la validation en 2019 du PDCom (Plan Directeur Communal), dont les orientations stratégiques se concentrent sur six grands projets en cours de réalisation – Plaines-du-Loup, Pôle-Gare, Sébeillon-Sévelin, Sud-Ouest, Nord-Est, CHUV – et le renforcement des identités de quartier depuis l’inscription de Lausanne à l’ISOS. Dans l’attente du nouveau PACom (Plan d’Affectation Communal), qui devrait entrer en force en 2023, un débat de fond, porté par les Associations professionnelles FSU, SIA, FAS et FSAP, ainsi que Patrimoine Suisse et la CCAU1, se focalise sur les potentiels de densification, les opportunités de valorisation de l’espace public, les modalités de dérogation au règlement de construction et les enjeux stratégiques d’un développement résilient du tissu lausannois.

Le règne du plot…

Depuis 1904 et la validation du premier plan d’extension et de son règlement de construction associé, le plot définit la majeure partie de l’identité du territoire lausannois. À l’exception du centre historique et de la zone urbaine, il s’est imposé comme la solution privilégiée pour maîtriser les contraintes de la pente, garantir la non-contiguïté des bâtiments et permettre une équité constructive à chaque parcelle. Les bâtiments en plot possèdent quelques vertus architecturales2 qui méritent d’être mentionnées : leurs typologies rayonnantes, qui jouissent d’un ensoleillement généreux et de dégagements multiples par l’alternance des volumes bâtis et des interstices paysagers ; leurs façades soignées, qui célèbrent les bâtiments-objets et les desseins embourgeoisés des villas urbaines.

… et son idéal périurbain

Incapable de constituer un tissu véritablement urbain, son bilan urbanistique s’avère beaucoup plus mitigé, la faute en particulier à ses espaces extérieurs résiduels crées par des règles de distanciation aux limites parcellaires qui rappellent les planifications périurbaines avec leurs aménagements pourvus de haies, murets, talus ou clôtures. Par la faible densité de sa morphologie, le plot tapisse le territoire constructible sans hiérarchisation et génère une utilisation privative au rez-de-chaussée qui annihile toutes possibilités d’activer l’espace public. Pire, les règlements de constructions successifs acquis à sa seule morphologie ont engendré un morcellement parcellaire issu du modèle de la propriété individuelle qui anéantit aujourd’hui toutes évolutions sans le regroupement spontané de plusieurs propriétaires3. Ceux qui souhaiteraient maximiser les droits à bâtir de leur seule parcelle, ou simplement concevoir un projet alternatif au plot, se heurtent à la difficulté de développer des plans spéciaux d’affectations, faute de compétences, de moyens financiers, de temps ou d’appuis politiques pour engager ce genre de planification urbanistique connu pour ses lourdeurs administratives et ses risques d’opposition. Ces obstacles ne sont pas une spécificité lausannoise et se retrouvent presque dans chaque ville. Pire, l’évolution des droits à bâtir de chaque nouveau règlement de construction, accompagnés de prétendues possibilités de densification de propriétés individuelles par des projets de démolition-reconstruction, ne produisent généralement rien d'autre qu'un tissu urbain qui ressemble toujours un peu plus à celui des agglomérations périurbaines.

Une solution : le plan spécifique

Dans ce contexte réglementaire oscillant entre plot et plan spécifique, l’ensemble des acteurs locaux de la culture du bâti s’accordent à reconnaître que le quartier des Fiches Nord, élaboré et construit entre 2008 et 2019 sur le modèle du plot compatible avec le règlement en vigueur4 a désormais valeur d’exemple à proscrire. L’absence d’une réflexion contextuelle et urbanistique pour des sites stratégiques comme celui des Fiches Nord, au cœur du tissu urbain et proche d’une infrastructure de transport de haute capacité comme le métro, est intolérable et l’organisation de concours, qui s’en remettent à la seule quête de solutions typologiques et économiques par les architectes, s’avère alors bien inutile pour remédier aux égarements d’un urbanisme de piètre qualité. Ceci est d’autant plus vrai à Lausanne puisque les règles qui régissent le plot sont par définition anti-urbaines, car dépendant du résidu non-constructible qui nie toute condition urbanistique et paysagère collective en bordure de parcelle.

L’hégémonie et l’uniformité générique du plot est heureusement contrariée par un tissu urbain plus dense, fruit de plans d’affectations spéciaux capables de faire interagir les bâtiments entre eux et de considérer l’espace public avec bienveillance. Ces ensembles constituent l’ossature urbaine de Lausanne et opèrent, sans surprise, là où s’expriment ses exceptions territoriales – centralité de quartier, anciennes moraines glacières ou valons crées par les cours d’eau – ou sur des parcelles qui nécessitent un changement de zone pour envisager une réaffectation. Ils témoignent, par contraste avec le modèle normatif du plot, d’une réjouissante diversité morphologique, typologique et architecturale.

Quatre projets alternatifs

Marqués en gris dans le PGA, les plans d’affectations spécifiques sont nombreux, car ils représentent depuis longtemps une manière valable d’élargir les propositions urbanistiques. Plaines-du-Loup, Les Falaises, St-Martin, Les Boveresses : Ces quatre projets illustrent de manière concrète les besoins d’alternatives pour rivaliser contre le seul modèle générique du plot qui règne sur la majorité du territoire lausannois. Issus de planifications spécifiques, leur rapport au contexte bâti s’exprime par une valeur d’intégration propice à la diversification des identités de quartier. De plus leurs aptitudes à créer des interactions privilégiées avec l’espace public, en particulier par la création d’affectations auxiliaires au logement, décuplent leur richesse et leur pertinence architecturale.

Faire la ville

Au regard de ces quatre exemples, l’uniformité territoriale, topographique et morphologique de Lausanne ne doit pas être considérée comme une fatalité, et encore moins comme un argument pour éviter de réfléchir aux caractéristiques qui font la ville. L’élaboration du futur PACom porte l’espoir d’une reconfiguration des zones mixtes de forte, moyenne et faible densité et d’une définition plus contextualisée de leur tissu en plots. Il convient, du moins à l’ouest et au sud du centre-ville ainsi qu’à proximité des centralités de quartier, de proposer des modèles qui puissent faire évoluer l’implantation ponctuelle dont l’héritage périurbain est passéiste et incongru pour une ville de 150'000 habitants. La faible densité de ces zones d’affectation questionne leur résilience à la lecture de l’urgence climatique5, de la densification de la ville dans ses limites bâties (LATC) et de la nécessité de valoriser les espaces publics par la réappropriation des rues trop longtemps dévolues à l’usage excessif de la voiture. De plus, l’incapacité du plot à qualifier d’une part les espaces extérieurs au-delà de la notion de mise à distance et d’autre part à optimiser les développés considérables de façades à isoler au regard des surfaces bâties qu’elles abritent sont les preuves accablantes d’une carence à s’adapter aux changements de paradigme qui marquent notre société. Pire, la tendance à la muséification et au statu quo du PDCom témoigne d’un désengagement politique pour les questions territoriales, urbanistiques et architecturales. D’ici 2023 et l’entrée en vigueur du nouveau PACom, Lausanne a l’opportunité de préciser et de hiérarchiser ses aspirations urbaines. Cela nécessite le dépassement des seules caractéristiques périurbaines de son modèle fétiche en plots et nécessite une revalorisation de l’identité urbaine de ses quartiers historiques. Reste aussi ouverte la question de savoir comment valoriser cet héritage en proposant par exemple des modèles d’extensions qui permettent la construction de frontages sur rue, des rapports de contiguïté entre plots, la requalification des espaces extérieurs collectifs et publics ou la possibilité d’obtenir des bonus de densité en cas d’amélioration des rapports de plain-pied.

Alternative Plaines-du-Loup

Faisant suite à une motion parlementaire déposée en 2006 pour la création d’un écoquartier à Lausanne, le site longeant la Route des Plaines-du-Loup, à 95% en possession de la Ville de Lausanne, est intégré dans le cadre du projet Métamoprphose6. Initialement affectée en zone d’équipements sportifs et de loisirs en plein air, les parcelles alors inconstructibles devaient faire l’objet d’une planification spécifique pour être valorisées. L’organisation d’un concours ouvert d’urbanisme, remporté en 2010 par le Tribu architecture, a permis d’établir les grandes lignes du futur Plan Directeur Localisé (PDL).

L’urbanisation des Plaines-du Loup, qui valide également la construction d’une nouvelle ligne de métro, s’inscrit dans la famille des grands projets lausannois en cours de réalisation. Le nouveau quartier accueillera 11’000 habitants-emplois dans une morphologie de quartier composée d’îlots ouverts propices à générer une échelle collective. Les différents lots actuellement en construction sont réalisés par une vaste panoplie d’architectes et d’investisseurs, eux-mêmes choisis après une procédure de mise en concurrence garante d’une diversité des modes de vie et d’une approche participative avec les futurs habitants.

Alternative Les Falaises

Dans la catégorie des plans spéciaux, il convient de mentionner la réalisation aux Falaises de 194 logements avec commerces, crèche, bibliothèque et parking souterrain réalisé par MPH architectes après un concours ouvert en deux degrés. La présence d’un réservoir d’eau potable sur la parcelle définissait initialement son affection en zone d’utilité publique. Sur la base du coût d’investissement pour rénover le réservoir, la Ville de Lausanne a fixé un ratio d’amortissement de 20% pour le terrain et de 80% pour les nouveaux bâtiments, définissant au passage la densité à atteindre. Dans l’interstice temporel dédié au chantier du réservoir, le Service de l’urbanisme a développé, sur la base du projet lauréat, un plan de quartier qui a généré une série intéressante de rocades à l’échelle du quartier : relocalisation des terrains de tennis et pétanque, requalification de la promenade à travers l’ancien cimetière, réaffectation de l’édicule inscrit à l’inventaire. La planification et la construction des logements a été confiée à la SILL et la SCILMO, deux investisseurs d’utilité publque garantissant des loyers modérés à proximité immédiate du métro et du CHUV.

Ce projet, constitué de trois barres coudées, s’implante en surplomb de la vallée du Flon pour offrir un dégagement exceptionnel à tous les appartements. Contrastant avec la forte déclivité de la parcelle, un parvis plane à l’interface des trois bâtiments constitue le nouveau niveau de référence du quartier. En contrebas du site, une placette regroupe les entrées de la bibliothèque universitaire de médecine et de quelques commerces, affirmant ainsi sa relation de proximité avec le CHUV. Dans les étages, chaque palier accueille trois appartements. Les façades, habillées à l’Est d’éléments en béton préfabriqué, sont pourvues à l’Ouest de généreux balcons filants munis de treillages métalliques qui font simultanément office de garde-corps et de support végétal.

Alternative St-Martin

Sis en zone urbaine du PGA et donc libéré des distances usuelles à la limite parcellaire, le nouveau bâtiment, construit par Alain Wolff architectes à la rue Saint-Martin, façonne son identité architecturale et urbanistique en puisant dans les contraintes contextuelles du site et les ambitions programmatiques de l’investisseur. La convergence d’affectations spécifiques et autonomes au sein d’un même volume – logements d’urgence, logements sociaux, lieu d’accueil de jour, soupe populaire, locaux de la voirie – répond aux besoins fondamentaux des populations vulnérables. Cette mixité d’usages s’exprime par des accès indépendants et des circulations intérieures différenciées tout en garantissant une belle sobriété à la volumétrie et aux façades du bâtiment qui s’intègre magnifiquement dans son contexte urbain.

Il est intéressant de souligner que le règlement du concours laissait l’opportunité de concevoir une contigüité avec le bâtiment voisin, solution écartée par le projet lauréat du concours au profit de la création d’un espace public dédié à la soupe populaire et qui assure le lien avec le Parc de la Solitude situé au-dessus de la parcelle. Au niveau de la compatibilité avec le PGA, seul le respect des hauteurs s’est avéré contraignant : 17.5 mètres sur l’alignement de la rue avec un double retrait en attique, ainsi qu’un plafond à 14 mètres sur la cour vers le parc. Après avoir démontré une amélioration substantielle du projet, une rare dérogation au règlement de constructions a été concédée par les Services de la Ville. Ainsi un dépassement de la hauteur vers le parc a été accordée afin de garantir d’une part une corniche continue sur tout le pourtour du bâtiment et d’autre part la création d’une terrasse dans la cour.

Alternative Les Boveresses

La densification du quartier des Boveresses a été rendue possible grâce à l’initiative de la coopérative Logement idéal, propriétaire de la parcelle. Après avoir décelé un potentiel de densification du quartier, mais aussi une amélioration des aménagements extérieurs, sur la dalle du parking souterrain existant, ce dernier a financé un plan de quartier pour définir un nouveau périmètre d’implantation, tout en figeant, en amont du lancement du MEP, les hauteurs et les surfaces à bâtir. Cette procédure s’inscrit dans la continuité du plan de quartier d’origine qui a permis la réalisation des bâtiments existants dans le courant des années 1980 et a permis de garantir le rendement de cette nouvelle opération par une augmentation de la valeur foncière du terrain.

Le nouvel immeuble, conçu par FHV architectes s’inspire de la géométrie des bâtiments alentours et abrite 60 appartements, répartis sur 8 étages autour de deux cages d’escaliers. Il hiérarchise les espaces extérieurs et leurs confèrent un esprit collectif par l’adjonction d’une école enfantine et d’une ludothèque/bibliothèque. Les façades sont constituées d’une multitude de redents qui assurent des dégagements multiples aux appartements dont les typologies en strates s’articulent autour d’un hall d’entrée habitable.

 

1 La Commission Consultative d’Architecture et d’Urbanisme, active depuis début 2021, a valeur de nouvel outil de planification et de décision. Elle est composée d’un urbaniste, de deux architectes, d’une architectes-paysagiste, d’une historienne de l’art.
2 Le livre « Villa urbaine – l’exemple lausannois », édité par Benoît Jacques et Rui Filipe Pinto, complète l’exposition qui a eu lieu au f’ar à Lausanne en 2019 et revient sur les valeurs architecturales du plot par l’illustration de nombreux exemples.
3 Le corset inflexible du gabarit en plan de 25x25m de la zone mixte de moyenne densité, agrémenté d’une distance inconstructible de 4m, a irrémédiablement fragmenté le foncier de l’ensemble de la partie urbanisée de la ville pour le rendre compatible avec un plan d’étage normalisé de maximum (625m2). Moyennant un dédoublement de la distance à la limite parcellaire, la zone mixte de forte densité porte l’emprise au sol à un carré de 36x36m et une surface de 1'300 m2, sans pour autant présenter de vraies alternatives à la morphologique du plot.
4 Le PGA (Plan Général d’Affectation) en vigueur depuis 2006 abroge le plan de zone de 1943. Il a été conçu dans un contexte de pénurie qui coïncidait avec l’opération « 3000 logements » et le souhait politique de valoriser le foncier communal, privilégiant ainsi la quantité générique du plot au détriment de la qualité contextuelle des plans spéciaux.
5 Après une évaluation des émissions de gaz à effet de serre, la Ville de Lausanne a publié un Plan Climat ambitieux en janvier 2021. Il propose 49 actions et 150 mesures réparties dans 12 domaines pour atteindre une neutralité des émissions directes d’ici à 2050.
6 Le Projet Métamorphose se présente comme le projet phare de la législature 2006-2011. Il prévoit un important remodelage urbanistique visant à redistribuer les installations sportives et prévoit de revaloriser les quartiers de Vidy et de la Pontaise par la construction de logements et la création de nouvelles places de travail.

 

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