Blancheur moderniste en zone industrielle

Immeuble de logements à Nyon de Charles Pictet Architecte

Anna Hohler

Zone industrielle dans le dos, verdure et cours d’eau devant les loggias : l’immeuble d’habitation de l’architecte genevois, élégant mais robuste, transforme une situation difficile en atout. Sa facture sobre et inventive donne à l’édifice une patine manufacturée.

De loin, contre le ciel bleu, on dirait une maison blanche échappée d’un village méditerranéen, plus grande sans doute, mais accrochée à la pente comme ses cousins vernaculaires. La blancheur rugueuse et irrégulière de l’enveloppe rappelle une architecture d’après-guerre, une modernité qui a subi l’usure du temps, avec de fines ouvertures horizontales vitrées sur toute la périphérie. L’entourage est disparate, il mélange habitations, bureaux et artisanat : on se trouve en zone industrielle B (1), derrière la gare, en bordure est de la Ville de Nyon, au chemin de Chantemerle 24. Côté sud-ouest, la parcelle qui accueille ce deuxième immeuble de logements de Charles Pictet – après le bâtiment construit en 2011 pour une coopérative d’étudiants place des Volontaires, à Genève – donne sur la rivière l’Asse, et près de la moitié de sa surface est ainsi classée zone de verdure et aire forestière.

Zone industrielle dans le dos, verdure, cours d’eau et vue sur le Jura, le Salève ou les Alpes devant les yeux : l’immeuble se situe dans la pente du terrain et l’on y accède en son milieu, au niveau de la rue – à notre gauche se trouve la rampe d’accès au garage souterrain, d’où l’on peut monter ou descendre de deux étages. Son plan en forme de croix à laquelle il manquerait un bras, côté chemin de Chantemerle, a permis une utilisation optimale du périmètre d’implantation autorisé, qui rétrécit dans la pente (2). Tous les appartements – disposés « en diagonale », autour des angles rentrants – bénéficient de grandes loggias, le bâtiment est bordé de tous les côtés d’une prairie sauvage et un sentier pentu permet de descendre jusqu’au bord de la rivière, où l’architecte a installé quelques plates-bandes de légumes et un petit replat, qui peut accueillir des tables et des chaises.

Les angles ronds, les rebords en aluminium éloxé naturel et la structure en fines couches horizontales rappellent de loin le design sobre de boîtes de conserve plates délicatement empilées. Mais cet air lisse et métallique trouve son contrepoint, lorsqu’on s’approche de plus près, dans l’aspect rugueux d’un revêtement de façade inédit : des briques alvéolées sciées en deux, collées sur l’isolation périphérique face crantée vers l’extérieur et grossièrement peintes sur place, à la brosse. Les irrégularités dans la peinture et dans la profondeur des crans – les briques n’avaient pas besoin d’être sciées au millimètre près – donnent à la façade un visage animé et humain. Il s’agit là d’une réponse originale au problème constructif posé par la fragilité de l’isolation périphérique.

Robuste et pérenne, cette solution a en outre l’avantage d’être bon marché et facile à mettre en œuvre. Charles Pictet a eu a cœur de construire un bâtiment qui ne soit pas « overdressed », qui soit simple et digne. On pense ici à l’adjectif « anständig », terme cher à Adolf Loos et Walter Benjamin, et dont la traduction oscille entre respectable, honnête ou décent (3). L’architecte n’a recherché aucun effet de façade ni de plasticité et, très loin du souci de faire disparaître l’objet architectural derrière une peau esthétique, il affirme au contraire sa matérialité, son « être construit », sa condition de produit artisanal : un immeuble, qu’on le veuille ou non, est aujourd’hui encore construit par des ouvriers sur un échafaudage …

Cette sobriété dans l’approche du processus de la construction se traduit à l’intérieur des 17 appartements par des finitions simples, des murs qui portent les marques de la manufacture, des difficultés de la mise en œuvre. Mais sobre ne veut en l’occurrence pas dire austère. Prenons l’exemple des douilles en porcelaine fixées au plafond, sur un disque de tôle finement perforée, ou de leurs frères plus costauds dans le couloir : des plafonniers artisanaux qui réunissent une ampoule montée sur un carré d’ancienne grille cache-radiateur  – avec des trous en forme de croix disposés en quinconce – et un petit abat-jour carré en bois peint en blanc. Les pièces de jours s’articulent le long de la façade vitrée et sont ouvertes jusqu’à la cuisine. Les pièces de nuit sont séparées du salon par un hall distinct donnant sur les salles de bains. Les parties communes, à l’entrée et sur les paliers, sont recouvertes d’un tapis à carreaux tricolore, rouge clair, foncé et vert olive. Le lanterneau éclairant la cage d’escalier comporte un motif de fines stries blanches dont l’ombre portée anime la rampe d’appui.

Une matérialisation inventive qui n’a pas de visée ornementale, mais donne au contraire à cet immeuble un aspect profondément humain. Pour Charles Pictet, il s’agit de « construire du neuf qui intègre la notion de patine ». Il inscrit le bâtiment dans une continuité « vivante » dans le sens que les assauts du temps ne ternissent pas la lecture de l’architecture, voire qu’ils la rehaussent. L’implantation, le choix des matériaux et leur mise en œuvre, l’ouverture du bâtiment sur la nature et son organisation en « appartements familiaux » y contribuent également, et font de ces murs fraîchement construits un abri généreux, à l’échelle de ses habitants. On y respire, on s’y sent à l’aise comme dans un habit que l’on a même pas besoin de laver une première fois pour qu’il nous accompagne partout. 

(1) D’après le règlement communal sur le plan d’extension et la police des constructions, « zone destinée aux établissements industriels, entrepôts, fabriques, entreprises artisanales, compatibles avec l’habitation et ne compromettant pas le caractère des lieux »

(2) Dans la zone industrielle B, les bâtiments dédiés exclusivement à l’habitat ne sont pas soumis aux mêmes articles du règlement que les constructions mixtes, accueillant une activité artisanale (définition de la distance minimale de la limite de la propriété en fonction des hauteurs des façades et réglementation du nombre d’étages pour les premiers, distances minimales en fonction de la hauteur moyenne du bâtiment et définition du volume constructible en fonction de la surface totale de la parcelle pour les seconds). Voir www.urba-nyon.ch/pdf/rpe-nyon.pdf

(3) Voir notamment Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté » (titre original : « Erfahrung und Armut »), publié en 1933 dans la revue Die Welt im Wort

Module translation not found: LABEL_AD