Complexité, combat et quality

l'autre architecture belge

Audrey Contesse

Depuis quelques années, la scène architecturale belge perce à l’international. Mais de quelle Belgique parle-t-on? Qu’est-ce qui constituent les terreaux de ces architectures qui ne s’expriment pas sous l’uniformité d’un style mais s’affirment dans une réponse engagée à des spécificités locales?

A l’occasion d’une conférence à Liège, Dirk Somers (Bovenbouw) expliquait que « l’émergence d’une production architecturale qualitative résulte d’un terreau favorable »1. En Belgique, la première couche de ce terreau profondément enfouie est devenue un fait culturel remontant au milieu du XXe siècle: tout belge veut posséder voire construire son logement. « Les belges ont une brique dans le ventre », dit-on communément. Parallèlement, un architecte est légalement requis même pour l’érection d’une simple extension. Conséquemment, la Belgique compte actuellement en Europe le plus grand nombre d’architectes par habitants et tout bureau d’architecture (ou presque) commence par la réalisation d’une extension de maison mitoyenne en intérieur d’îlot. Les architectes déploient dans cette commande une démarche centrée sur l’utilisateur et fondée sur le ‘faire avec’: faire avec le contexte existant, avec un budget souvent maigre, etc. Discuter, analyser la commande, la remettre en question, la définir, l’affiner, la concevoir, puis la réaliser avec une maîtrise de la mise en oeuvre, enseignée dans les universités belges, qui reste entre les mains de l’architecte jusqu’à la livraison de la construction. Cet accompagnement, à la fois de la commande et de son commanditaire, apprise grâce à la petite échelle, a servi les architectes au moment de la mise en concurrence de la réalisation des ouvrages publics, rendue obligatoire en 1993 par les instances européennes. Une nouvelle commande s’ouvre alors aux architectes parallèlement à une opportunité pour les entités fédérées de la Belgique (trois régions: la Flandre, la Wallonie et la capitale Bruxelles et trois communautés : Communauté française, la Communauté flamande et la Communauté germanophone) d’exprimer leur vision sur l’architecture contemporaine.

Commence alors un développement à quatre vitesses de ce terreau. La Flandre (région+communauté flamandes) parie dès 1999 sur l’architecture contemporaine en mettant en place un Bouwmeester sur le modèle hollandais. Il développe un outil de mise en concurrence qui, contrairement aux concours anonymes prônés par l’Europe, se base sur la négociation et propose une procédure légère afin d’ouvrir la commande aux jeunes bureaux d’architecture. Il s’agit de l’Open Oproep2. Tous les bureaux qui percent actuellement la scène internationale ont fait leurs armes via cette procédure. Dans ces mêmes années, plutôt que, comme en Flandre, de transformer chaque marché public en opportunité de développer la qualité architecturale, la région Bruxelles-Capitale, la Wallonie et la Communauté française préfèrent étouffer l’architecture contemporaine sous le poids de la règlementation. Ce désintérêt et cette absence de l’architecture contemporaine dans le débat public et institutionnel bruxellois et wallon, a d’ailleurs poussé en 2004 l’école d’architecture de La Cambre à Bruxelles à initier le livre blanc intitulé « Qui a peur de l’architecture ? »3.

Il faut attendre 2007 pour que se développe au sein même de l’administration de la Communauté française la Cellule architecture4, puis 2009 pour voir apparaître le Bouwmeester-Maître Architecte de la région Bruxelles-Capitale. Ces structures proposent alors, à l’image de la Flandre, des procédures négociées fondées principalement sur des critères de qualité – tels que l’habitabilité, l’urbanité, l’approche technique, etc. –, plaçant le critère budgétaire en dernière position. Le commanditaire a ainsi l’opportunité de choisir un projet et une équipe de projet.

La Cellule architecture rassemble le faire et le dire puisque ses missions englobent les marchés d’architecture et la promotion culturelle. Ainsi, grâce à son action, de jeunes bureaux tels que Baukunst, Rotor, Traumnovelle, V+ ont émergé à l’international. Les architectes de V+ ont par exemple obtenu la commande du cinéma Sauvenière à Liège (2008) en ayant à leur actif la seule construction d’une maison. Dix ans après, leur dernier projet en date réalisé avec la Communauté française, le musée du Folklore, est nominé du prix EUMies Award 2019. Ce prix avait déjà révélé en 2017 leur projet de logements sociaux, réalisé en association avec le bureau MSA, émanant d’une procédure d’ acuponcture urbaine de la région Bruxelles-Capitale nommée « Contrats de quartier durables »5.

En région Wallonne, aucune de ces procédures cadrées n’existe. Les architectes se retrouvent dans la majorité des cas soit à répondre à des marchés publics mal formulés, soit à lutter contre les absurdités de la législation qui régit les permis de bâtir. Cependant, c’est dans cette absence de clarté de la commande que s’immisce l’ingéniosité des architectes. C’est dans ce travail d’accompagnement de la commande que l’architecte prend possession du projet jusqu’à sa mise en oeuvre. Cette démarche, partagée par plusieurs bureaux, engendre qu’il ne soit pas de ‘style’ ou de ‘star architecte’ en Belgique, mais d’une réponse architecturale précise, engagée et propre à chaque commande. Le revers est cependant palpable et met à mal les bureaux d’architecture belges souvent de petites tailles. Ce travail en amont devient parfois trop important et n’est que rarement reconnue financièrement. Le ‘faire avec’ se transforme alors en ‘faire malgré’, également du fait del’évolution du contexte de la construction ces quinze dernières années. ‘Malgré’ le peu de budget, le trop de contraintes normatives, le manque de reconnaissance du statut d’architecte, la démultiplication des recours juridiques, pour néanmoins ‘faire’ cette architecture qui prend position et qui est gage de qualité. Pouvoir produire de la qualité architecturale se révèle être un engagement, voire un combat, comme le montrent bien des pratiques. L’engagement de Réservoir A est en cela exemplaire puisqu’après des séjours à l’étranger, les deux associés, Georgios Maïllis et Julien Dailly, décident de s’engager en 2007 dans le développement de leur ville natale, Charleroi, appelée à l’époque « Chicago-sur-Sambre ». Quinze ans après, le défi semble être relevé et Georgios Maïllis est même devenu le premier (et le seul) « Bouwmeester de ville »6 en Wallonie en 2013.

En 2021, au moment où le pavillon de la Belgique de la dernière Biennale internationale d’architecture de Venise célèbre le résultat d’une politique architecturale flamande, la Wallonie entame la recherche de sa politique architecturale qui pourrait faire que ces actes ne soient plus des combats et n’épuisent plus la profession mais révèle cette culture architecturale engagée.

1 Dirk Somers (Bovenbouw), Composite Presence, conférence organisée par l’Institut culturel d’architecture Wallonie-Bruxelles (ICAWB), 10.02.2022, Liège http://ica-wb.be/node/843
2 https://www.vlaamsbouwmeester.be/nl/instrumenten/open-oproep
3 Jean-Louis Genard et Pablo Lhoas (s.l.d.), Qui a peur de l’architecture ?, Livre blanc de l’architecture contemporaine en Communauté française de Belgique, coédition Lettre volée ISACF - La Cambre, Bruxelles 2004
4 La cellule architecture conseille les collectivités publiques telles que les communes ou les provinces en matière de procédures et organise pour elles les procédures de concours. En plus la Cellule est éditrice, est en charge de l’intégration des oeuvres d’art dans les bâtiments publics, est co-responsable du Pavillon de la Belgique à la Biennale d’Architecture de Venise.
5 https://www.bruxelles.be/un-contrat-de-quartier-cest-quoi
6 http://www.charleroi-bouwmeester.be/

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