Réinterpréter l'îlot

Antigoni Katsakou

Le concours architectural ne représente pas une procédure d’exception dans le Canton du Valais. Pour autant, le concours visant à la reconstruction du complexe de la Matze, qui date des années cinquante, entre dans un cadre bien différent de ces procédures de mise en concurrence organisées par l’État, qui concernaient pour la plupart des programmes institutionnels, et s’adressaient en priorité aux architectes du Canton, voire à ceux de Suisse romande, mais plus rarement au-delà. Le Maître de l’ouvrage privé, le Fond Immobilier UBS Foncipars, a choisi d’impliquer dans ce mandat d’études parallèles – qui s’est déroulé en deux tours de juin 2009 à juin 2010 – douze bureaux d’architecture originaires de différentes parties du territoire suisse, comme pour assurer la réussite du projet par la confrontation de visions urbanistiques distinctes ; il faut toutefois noter à cet égard que le mandat a été remporté par un bureau de la région. Mais le principal intérêt de cette opération réside dans le partenariat mis sur pied entre l’initiative privée et le secteur public, qui témoigne de l’expansion chez les commanditaires privés d’une nouvelle culture des concours architecturaux. La reconstruction de la salle polyvalente de la Matze, qui fait partie du complexe en question et représente un lieu public important dans la vie de l’agglomération sédunoise, a servi de base au dialogue entre le Maître de l’ouvrage et la Ville de Sion, qui a permis l’élargissement du périmètre du concours vers le préau scolaire de l’autre côté de la rue de Lausanne, pour la construction d’un parking public et privé à destination de la salle, des logements et de la ville. Somme toute, il ne s’agissait pas de projeter des logements économiques mais de s’adresser à une classe moyenne d’usagers, tout en respectant un rapport qualité / prix optimal.

“La porte ouest de la ville”

Définir un projet pour cette parcelle de forme trapézoïdale supposait, pour les architectes participants, de relever un intéressant défi. Bordé au nord par la rue de Lausanne, principal axe de circulation vers le centre de la ville et route d’importance intercommunale, et au sud par la végétalisée avenue Pratifori, l’ensemble de la Matze occupe une place névralgique dans le tissu urbain, dont il complète de la sorte sa partie centrale vers l’ouest. C’est exactement à l’aune de cette problématique que les concurrents ont du évoluer dans leurs approches urbaines, tout en cherchant une connexion avec le bâtiment de l’ancien arsenal militaire à l’ouest de la Matze, séparé d’elle par le passage homonyme et destiné à la future médiathèque cantonale (vgl. wbw 9|2009, S. 54–57). Il a été également demandé aux architectes participants de développer la rue de Lausanne en « zone de rencontre » entre la Matze et la place de la Planta, pour le réaménagement de laquelle un concours de projets d’urbanisme avait déjà été organisé par la ville de Sion à la fin de 2008. La perspective de la rue de Lausanne vers le centre de la vieille ville et les châteaux de Valère et Tourbillon avait alors été l’un des éléments structurants du projet de réaménagement, tout comme dans le cadre du concours de la Matze, dont la parcelle bénéficie d’excellentes vues, non seulement vers le tissu de la vieille ville, mais aussi vers la montagne à l’ouest. Le problème du bruit émanant de la rue et de la proximité de l’aéroport de Sion, ainsi que la mixité des fonctions inhérente au programme – comprenant, outre la salle polyvalente et ses espaces annexes, des surfaces de commerce et de bureaux, des espaces techniques et de dépôt, avec notamment une surface de dépôt, ajoutée en 2ème phase, à destination de la future médiathèque – ont été des défis supplémentaires pour les bureaux participants. Pour finir, la différence de niveau entre la rue de Lausanne et l’avenue Pratifori, ainsi que la toiture à pans – obligatoire dans cette zone de la ville – ont mis en avant le traitement plastique de la volumétrie du nouvel ensemble.

Quelle définition pour l’îlot…

La particularité de la parcelle et les contraintes importantes du projet ont permis de révéler une gamme étendue de solutions. Pour dresser le bilan des propositions rendues, on peut relever que la question dominante a été la définition, d’une part, de l’îlot et de son contour construit pour affirmer manifestement le caractère urbain du site, et d’autre part, de son identité comme « porte de l’entrée ouest de la ville », dans une zone de densité moyenne. Ainsi, certaines équipes ont opté pour des formes closes, d’autres ont choisi de réagir aux conditions particulières de chaque côté de la parcelle par de larges formes unitaires et leur déploiement selon des motifs plus libérés ; enfin ont été formulées des propositions pour plusieurs volumes, reliés en partie ou sur toute la surface de la parcelle par un socle hébergeant les fonctions autres que résidentielle, prévues par le programme. Dans la première catégorie, le projet Tempranillo suit fidèlement le contour de l’îlot par son enveloppe extérieure, mais prend du recul à l’angle nord-est du terrain, où s’est placée l’entrée principale de son espace public, pour faire la soudure avec la future médiathèque. À l’intérieur de la cour, la figure du bâtiment est façonnée par un pliage discret, alors que l’étage en attique se trouve en retrait par rapport au reste du volume. La proposition « Neuf » introduit une idée originale de modulation de l’îlot, qui serait dans ce cas composé par des bâtiments mitoyens d’une échelle intermédiaire que l’on retrouve dans le contexte immédiat. Le résultat final contredit pourtant le parti initial du projet. 

Dans le deuxième groupe, le projet « Influx » propose une lecture qui met également en valeur la rue de Lausanne et l’avenue Pratifori avec une cour fermée, de proportions hélas très restreintes,  et une cour ouverte vers le sud qui ne peut pas non plus alléger l’effet encombrant de l’ensemble. Il ouvre ainsi, dans un sens, le débat vers les nouveaux quartiers sud de la ville, pour lesquels une proposition, soutenue par le Canton et la Ville, avait été émise récemment par Christophe Girot et ses étudiants, à propos aussi de la troisième correction de Rhône. Par ailleurs, la forme unitaire des architectes von Ballmoos & Krucker, dresse un front continu sur la rue de Lausanne et réagit de façon très subtile aux conditions urbaines, avec un dégagement du volume sur le passage de la Matze, où a été placé le restaurant. L’expression des façades prend pourtant un caractère trop monumental, peu en accord avec la subtilité du plan. Également monumental s’avère le projet de Peter Märkli, qui propose des arcades sur les deux côtés de la rue de Lausanne, cherchant des références avec le tissu historique de la ville. Finalement, les projets « triplettes de Belleville » et « Namatzé » expriment une tendance qui se fait jour ces dernières années et mise sur une double lecture du complexe résidentiel : des volumes distincts qui défendent par l’originalité de leur forme l’autonomie de l’immeuble tout en affirmant l’image d’une seule entité pour l’ensemble. Pour conclure, le collège d’experts a élu une solution « intermédiaire » : les architectes Bonnard & Woffray confirment dans sa plus grande partie, le pourtour de l’îlot, tout en créant des importants dégagements entre les trois volumes polygonaux qui sont disposés autour de l’espace public de la salle. Bien que la volumétrie irrégulière des bâtiments se montre particulièrement maniérée pour le volume le plus court, le vocabulaire architectural des façades, basé sur des bandes horizontales, restaure une certaine sérénité au tout. Par ailleurs, la salle se trouve dans la plupart des projets en position centrale, avec les surfaces commerciales et de bureaux organisées autour. De ce point de vue, le projet « Un amandier en hiver » constitue une approche à part, la situant de l’autre côté de la rue de Lausanne, dans le site destiné originellement au parking. Un réseau de cheminements piétons de métaphore organique relie les trois blocs d’habitation dans le périmètre de l’ancien complexe mais ne parvient pas à déjouer l’aspect un peu trop austère de la solution.

…et quelle variété dans la typologie des logements ?

Le riche éventail de logements qui seraient destinés à divers modes de vie – leur majorité oscillait entre deux et trois pièces et demie – demandé par le maître de l’ouvrage, n’a pas trouvé de réponses particulièrement originales parmi les propositions des bureaux participants. La plupart des logements répondent à une typologie traversante, avec des espaces de séjour de double orientation et des prolongements extérieurs orientés vers le sud ; certains, comme les architectes Nunatak, ont opté pour une typologie d’angle offrant des orientations multiples ; les distances interstitielles trop limitées parmi les volumes de la proposition ont été critiquées par le collège d’experts. DVarchitectes a proposé des logements desservis par des coursives pendant la première phase du concours pour se pencher, au deuxième tour et selon les consignes du collège, vers une typologie de profondeur importante où la zone de jour s’articule autour d’une « pièce ouverte », une loggia rectangulaire de proportions discutables. Dans le projet lauréat, chaque appartement est aussi doté d’une loggia aux dimensions généreuses orientée vers le sud et d’une zone de vie traversante, déployée en oblique. Pour la plupart des projets qui ont adopté la solution d’un socle uniforme, où s’insèrent les fonctions de caractère public du programme, il s’est avéré difficile d’établir une claire hiérarchie entre l’espace extérieur collectif, et les prolongements extérieurs privatifs des logements se trouvant au même niveau avec le toit du rez-de-chaussée public. Il se peut que la complexité de la problématique à l’échelle urbaine n’ait pas permis de réflexions approfondies au niveau du logement dans le cadre limité du concours, du moins en ce qui concerne les projets du premier tour. Mais cela, ne constitue-t-il pas toujours une contrainte donnée par l’essence même de la procédure ?

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