Entre structure et ornementation

Francis Rambert        

Entre l’anneau du boulevard périphérique parisien et l’arène du stade de France, s’étend tout un territoire qui, depuis une quinzaine d’années, s’est engagé dans une mutation en profondeur. Hier industriel, aujourd’hui tourné vers les services, il développe de nombreux programmes de logements et de nouveaux équipements qui confirment la reconquête. Parmi ces derniers, le groupe scolaire Casarès-Doisneau, œuvre de l’agence AAVP, qui a ouvert ses portes pour la rentrée 2011. Un drapeau français métallique, figé donc, comme issu de l’univers Playmobil, marque l’entrée de ce bâtiment public.

L’école est placée sous le signe de l’association : dans son patronyme, elle associe un photographe et une comédienne, dans sa maîtrise d’ouvrage, elle réunit deux communes, Saint-Denis et Aubervilliers, dans son programme, elle regroupe deux écoles (l’une maternelle, l’autre primaire) et un gymnase. Cet ensemble de binômes confère à ce programme une spécificité, et une véritable originalité. Et ce d’autant que le gymnase n’est pas destiné qu’aux petits élèves, il est ouvert à tout le quartier. Une enseigne rouge inscrivant le mot « sport » signale cet usage, à l’instar des losanges qui indiquent le bureau de tabac. Ancrer le bâtiment dans la réalité sociale et dans l’histoire du quartier, c’est bien l’enjeu de ce projet architectural et urbain qui développe sa propre esthétique, loin de tout minimalisme.

De facto, c’est un îlot tout entier qui s’est régénéré. Le groupe scolaire s’est installé sur la globalité du site au prix de la démolition des bâtiments industriels qui, jusque-là, saturaient la parcelle. Seule une grande halle a été conservée… tout du moins dans la mémoire. En fait, pour des raisons d’ordre technique, ce grand volume d’architecture métallique type « halle Eiffel » n’a pu être sauvegardé. L’architecte Vincent Parreira commence alors son travail sur les traces industrielles et la mémoire du lieu, sans nostalgie aucune. Mais, indéniablement, le projet développe une dimension narrative, l’histoire de la transformation d’un lieu qui se refuse à faire table rase, du passé et du contexte, celui du quartier dit de la « petite Espagne ».

Emballée dans une résille d’or, telle une belle bouteille de Rioja, la haute cheminée, qui se dresse désormais seule, est le point de repère de l’école. Elle est l’unique pièce d’origine révélant la nature industrielle du lieu. En fait, elle ne joue aucun autre rôle, elle n’intervient pas dans la ventilation du bâtiment ou autre dispositif bioclimatique, ce qui est peut-être dommage. Mais il faut la prendre pour ce qu’elle est : l’élément mémoriel. A ses côtés, presque collé contre, s’étire le gymnase, sur les traces exactes de la grande halle. L’équipement sportif s’est ainsi coulé dans le haut gabarit de l’ancienne halle. Il est la mémoire de la forme. L’architecte aime à dire qu’il a « déhanché » son bâtiment scolaire pour laisser voir la cheminée du côté rue, afin que le regard ne soit pas barré. C’est le seul pas de côté, car, pour le reste, l’ensemble en U s’ingénie à délimiter le terrain physiquement. Il suit la ligne tout en restant ouvert. En attendant la sortie des classes, les mamans prennent plaisir à regarder leurs enfants par le jeu des perforations de l’enveloppe extérieure. Robert Doisneau se serait sûrement amusé à fixer la scène…

L’autre marque de fabrique de ce groupe scolaire est la densité de l’opération qui accueille 600 élèves. Avec 27 classes au programme, l’architecte a travaillé pour rendre les espaces de partage et lieux de circulation le plus vivables possible. Car les flux se croisent. S’agissant de la maternelle par exemple, les parents rentrent dans l’école et montent au premier étage pour amener ou chercher leurs enfants.

Corollaire de cette densité conséquente, la porosité est la clé d’une architecture non monolithique qui joue autant sur les modénatures et les archétypes industriels que sur la perméabilité au regard. Voir la ville depuis l’école, voir la cour depuis la classe, c’est le jeu offert aux enfants et autres utilisateurs du lieu. Dans cet exercice imposé sur le thème de la densité frisant la gageure, l’architecte est malgré tout parvenu à dégager une terrasse non prévue au programme.

Si le plan du groupe scolaire échappe au modèle générique de ce type d’établissement pédagogique, le hall d’entrée ne déroge pas à la logique de distribution qui croise celle de la sécurité. Un sas de bois équipé de luminaires suspendus Spacewalker (design Constantin Wortmann) conduit à l’espace où se partagent les circuits : à gauche la maternelle, à droite l’école primaire, devant, les cours de récréation. Là, on découvre de petits modules, sortes de maisonnettes abritant les sanitaires extérieurs, accolées à la grande silhouette du gymnase.

Dans ce jeu formel, il est clair que le bâtiment crée son propre paysage, non sans esprit ludique, c’est une option forte du projet. Le paysage intérieur de l’îlot échappe à la monotonie de la répétition inhérente à la juxtaposition des classes, l’architecte ayant joué sur la volumétrie autant que sur une forme d’agrandissement des classes par la création de coursives. Ces généreuses circulations contribuent à l’effet d’enveloppement, très sécurisant, de l’ensemble. Même les escaliers extérieurs desservant les cours sont ainsi habillés de bois.

Protecteur autant qu’ouvert, l’ensemble est « emballé », de tôle perforée couleur or et de bois, évitant ainsi tout vocabulaire issu du registre de l’austérité et de la froideur. Le travail sur la peau des bâtiments révèle une volonté claire de différencier les éléments de programme. Le bois pour l’école, le métal pour le gymnase, pour le dire schématiquement, car c’est toujours plus subtil. Peau métallique, bardages de pin douglas et menuiseries en mélèze, tels sont les ingrédients de cette matière enveloppante.
Les tasseaux verticaux de 5 cm d’épaisseur qui ceinturent l’école d’un coup s’épaississent pour se transformer en pièces de bois tourné et créer du « motif ». La touche vernaculaire imprimée à l’ensemble, opportunité de faire intervenir des « compagnons », a même fait sourire les ouvriers étrangers du chantier, tant ils retrouvaient un vocabulaire qui leur semblait familier, se plaît à souligner l’architecte.

Tout en évoquant une forme d’« hacienda » pour résumer le plan de l’ensemble, Vincent Parreira s’est livré à une relecture technique de l’ouvrage industriel, allant jusqu’à évoquer « la réinterprétation du langage des Becher », bien que nous ne soyons pas dans l’univers noir et blanc qui marque le travail sériel du couple de photographes allemands. A Saint-Denis, l’or est à l’évidence la couleur dominante.

En marge de la vêture d’aluminium perforé, la peau de bois a déjà commencé à changer de couleur, elle se grise de plus en plus… Ce groupe scolaire se distingue surtout par son écriture. Vincent Parreira ose en effet affirmer un propos « décoratif » qui prend son sens dans le rappel des motifs ornant l’architecture industrielle d’avant l’époque du Bauhaus. Souvenons-nous de la célèbre usine de chocolat Menier réalisée par Jules Saulnier à Noisiel en région parisienne, moulin à eau à ossature de métal dont le remplissage est en brique ornée…Le groupe scolaire de Saint-Denis exhibe ainsi ses motifs et affirme les croix de Saint-André en façade.

Le retour à l’ornementation, oui, un siècle après la déclaration assassine d’Adolf Loos. « La matière dans l’épaisseur de la façade, cela nous intéresse, nous n’avons pas travaillé uniquement sur l’enveloppe mais sur la masse », précise toutefois Vincent Parreira pour qui l’histoire de la mutation de ce lieu était une occasion rêvée de développer une expérimentation sur ce champ si controversé de l’ornementation. Vincent Parreira fait partie de ces architectes qui, sûrement désinhibés par le travail de Herzog et De Meuron en la matière depuis l’entrepôt Ricola, à Mulhouse, n’hésitent pas à poursuivre sur cette voie.

Sur le plan constructif, signalons le parti pris de développer au maximum l’ossature bois. Si le bloc central regroupant circulations et sanitaires est en béton, comme les pilotis qui permettent d’agrandir les cours de récréation, le reste du dispositif est en bois. Dans certaines classes apparaît ainsi, incidemment, la vérité structurelle. La lecture est plus évidente côté gymnase, où le grand volume vide révèle la charpente en lamellé-collé, sur laquelle viennent se plaquer des panneaux rayonnants. En fait c’est une boîte en polycarbonate (remplie de nanogel pour l’isolation thermique) ce qui lui confère un aspect opalescent très appréciable la nuit lorsque la salle de sports est éclairée.

Seule exception à la règle du bois, le petit bâtiment d’angle qui, tout en se tenant à distance pour dégager une faille, est relié organiquement pour le passage des gaines. Il est équipé, lui, d’une charpente 100 % métallique habillée d’un bardage métal rouge.

Après avoir signé cet ensemble qui ravive le débat entre structure et ornementation et où architecture et artisanat se croisent, Vincent Parreira va construire des logements sur le nouveau territoire des Batignolles à Paris, gagné sur les voies de chemin de fer. Pour l’occasion, il a proposé à l’architecte portugais Aires Mateus de s’associer sur ce projet d’habitat, dans un esprit de complémentarité. Car si les deux architectes partagent la même culture lusophone, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde sur ce terrain de l’ornementation. Intéressante rencontre en perspective.

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