Concours Carantec, Grand-Saconnex

Francesco Della Casa

Le caractère particulier de ce concours est d’avoir associé deux maîtres d’ouvrage, l’un public, la commune du Grand-Saconnex, l’autre privé, la caisse de prévoyance SwissLife, propriétaire de deux immeubles datant des années 1950, agissant tous deux en cohérence avec la planification menée depuis plusieurs années par l’administration cantonale dans le cadre du grand projet «Grand-Saconnex»1, inscrit dans le plan directeur 2030. La mise sur pied de ce concours a donc nécessité un très long travail de coordination préalable, puis de validation auprès des instances politiques comme auprès des instances de gouvernance du partenaire privé. Sans pour autant qu’il y ait une garantie absolue que ce long et patient travail collectif puisse aboutir sur une solution permettant de satisfaire l’ensemble des parties prenantes.
Au cours de ces cinq dernières années, il est déjà arrivé plusieurs fois qu’un maître de l’ouvrage privé organise un concours d’architecture. Ce fut notamment le cas pour une surélévation d’immeuble comprenant 50 nouveaux logements à la Rue de Lausanne (MO Régie Grange, lauréats Lacroix & Chessex), pour la création de 180 logements à Lancy Claire-vue (MO Caisse de pensions UBS, lauréats Jean-Paul Jaccaud & ADR) ou pour la planification d’un nouveau quartier comprenant 350 logements à proximité de la future station CEVA de Bachet-de-Pesay (MO Turidomus, FCIL et Trèfle d’Or, les lauréats étant là encore Jean-Paul Jaccaud & ADR). Mais jamais à ce point, il ne s’était agi de concilier des intérêts privés avec les objectifs d’aménagement à grande échelle de plusieurs collectivités publiques.
Ces derniers sont en effet d’importance. Le réaménagement complet de la route de Ferney, l’une des portes d’entrée de l’agglomération genevoise, qui comprend notamment l’insertion d’une ligne de tram, offre l’opportunité de repenser complétement le centre de la Ville du Grand-Saconnex, dans la perspective de plusieurs développements urbains importants, notamment les quartiers voisins du Marronnier et de la Suzette.

Morphologie urbaine et territoriale

Le périmètre choisi se trouve à l’articulation de plusieurs tissus urbains qui peinent depuis des lustres à trouver une connexion entre eux : le noyau villageois qui s’étend le long de la route de Colovrex, les quartiers récents de la Tour et du Pommier, l’Eglise St Hippolyte et la Campagne du Château, qui conduit vers le secteur des organisations internationales. Situé juste en dessous de la crête de la moraine lémanique, le site se caractérise par une forme triangulaire, une topographie en dévers et une orientation nord-ouest, s’ouvrant sur la chaîne du Jura. D’une surface de 31'000 m2, divisés en parts égales entre la Commune et SwissLife, il offre l’opportunité de recoudre ces différents tissus, par la réorganisation des réseaux de mobilités, la création d’un espace public majeur relié à la station de tram et la création de plusieurs centaines de logements.

Programme

Le programme s’articule autour d’un espace public majeur, à l’échelle métropolitaine, ayant la capacité de se connecter aux réseaux de transports publics et de mobilités douces. Pour l’opérateur privé Swiss Life, le programme comprend des logements de type individuel ou familial, de 3 à 5 pièces, pour une surface brute de planchers de 20 000m2, ainsi que des surfaces d’activités sur une surface de 4000 m2. Pour l’opérateur public, la Commune du Grand-Saconnex, il prévoit trois catégories de logements : une part destinée aux aînés (3660 m2), une autre affectée aux étudiants (2440 m2) et une troisième, qui sera attribuée en priorité aux résidents de la commune (3150 m2). Une surface de 1850 m2 est par ailleurs prévue pour des locaux d’activités en lien spécifique avec les logements communaux (ateliers, salles communes, activités sociales, etc…). Enfin, il s’agissait de planifier l’implantation d’une salle communale à vocation culturelle, même si son programme spécifique sera développé ultérieurement.
On le voit, la tâche proposée aux concurrents présentait une très grande complexité, puisqu’il s’agissait à la fois de répondre à des enjeux de développement territorial à la grande échelle et de tenir compte d’objectifs multiples et distincts.

Oppositions de styles

Du point de vue architectural, il s’est instauré entre les propositions classées aux deux premiers rangs, un débat que l’on pourrait qualifier de « rationalisme versus maniérisme »2. Voire, si l’on voulait raffiner, de « rationalisme maniéré versus maniérisme rationnel ». Mais peut-être est-ce pousser un peu trop loin …
Le projet « Serpentine », proposé par group8 architectes, associés au paysagiste Hager Partner AG, avait choisi une stratégie rationaliste en inscrivant l’implantation de quatre bâtiments dans une grille orthogonale et en optant pour une expression architecturale homogène des façades, au moyen d’une résille structurelle composée par les têtes de dalles et un système de colonnes doubles en béton. Il réagissait néanmoins au contexte en découpant et en modulant les gabarits des immeubles, de manière à procurer, malgré la forte densité requise, plusieurs percées visuelles sur le grand paysage.
Le projet «Deux ou trois choses… », de Krucker & von Ballmoos, associé à Balliana Schubert Landschaftarchitekten, a pour sa part adopté une attitude « situationnelle », tenant compte pour son implantation de la morphologie du terrain, de la proximité de l’église et de la courbe des voiries. L’architecture des bâtiments fait explicitement référence au maniérisme milanais, sans pour autant que l’efficacité rationnelle des typologies n’ait à en souffrir.
Toutefois, malgré l’acuité de ce débat sur une opposition de styles, celui-ci ne constitua pas le point déterminant de la décision. Ce fut bien davantage la disposition et le traitement de l’espace public, conséquence de chacun des partis d’implantation, qui s’avérèrent essentiels. Le projet «Serpentine », en effet, par un jeu subtil de décalage d’alignements, propose d’implanter la place Carantec au débouché de la rue de Colovrex. Ce faisant, il décide de maintenir la maison des médecins, une villa de la première moitié du XXe siècle qui, si elle ne bénéficie pas d’un intérêt patrimonial particulier du fait de sa substance architecturale, permet d’installer un contrepoint morphologique convaincant, tout en offrant la possibilité d’y installer un programme d’activités socio-culturelles public. De plus, les dimensions généreuses de la place sont à l’échelle de la future agglomération du Grand-Saconnex.
Tout au contraire, la stratégie d’implantation en périphérie du site retenue par le projet « Deux ou trois choses… » a eu pour conséquence, d’une part, de situer la Place Carantec en pointe du dispositif, le long de la route de Ferney et, d’autre part, de donner un caractère de rue-corridor à la fin de la route de Colovrex. Si cette proposition permettait de gérer de manière habile la forte déclivité de la pente au pied de l’église St Hippolyte, elle n’offrait qu’une échelle villageoise à la Place de Carantec, ce qui ne correspondait pas aux objectifs urbanistiques du concours.
Considérant que le projet « Serpentine », outre ses grandes qualités typologiques et architecturales, était le mieux à même de définir la nouvelle centralité urbaine recherchée, c’est à l’unanimité que le jury a décidé de lui attribuer le premier prix. Cette décision indique également que le projet est celui qui correspondait le plus parfaitement aux objectifs des deux maîtres de l’ouvrage, tant public que privé.
Cette convergence de points de vues entre les différents acteurs permet d’envisager la suite des opérations avec optimisme, ce qui, pour un projet de cette ampleur, n’est pas la norme, à Genève comme ailleurs.
La stratégie consistant à organiser un concours associant maîtrise d’ouvrage publique et maîtrise d’ouvrage privée, si elle n’était pas dénuée d’une certaine prise de risque, s’est donc finalement révélée payante, tant en terme de qualité urbanistique et architecturale qu’en termes de temporalité de planification. Elle était la seule, sans doute,  capable de répondre aux enjeux d’un développement urbain d’une telle complexité et à une telle échelle.

Francesco Della Casa, architecte cantonal et membre du jury

1 http://ge.ch/amenagement/grand-saconnex
2 Voir Jacques Lucan, « Maniérisme et expériences », in Matières 13, PPUR, Lausanne 2016

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